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Nicosie, une capitale à cheval entre deux continents

28/06/2012 04:08 EDT | Actualisé 27/08/2012 05:12 EDT

"On voyage d'une culture à l'autre en quelques pas. C'est un peu comme si le rideau qui sépare deux dimensions de l'espace-temps était troué". Védia Izzet habite Nicosie, et traverse plusieurs fois par jour la Ligne verte qui divise la ville en deux depuis 1964.

Védia habite avec sa famille à Nicosie Nord, zone sous occupation turque depuis 1974 et capitale de la République turque de Chypre nord, entité autoproclamée que seule la Turquie reconnaît.

Elle emmène ses enfants à l'école, se rend à l'hôpital ou fait des courses à Nicosie Sud, majoritairement hellénisante et orthodoxe, capitale de la République de Chypre, qui prend le 1er juillet la présidence de l'Union européenne.

Nicosie, 300.000 habitants environ, est la "dernière capitale divisée d'Europe", comme le rappelle un panneau devant un des points de passage gardés 24H sur 24 par des forces turques et grecques.

Elle est traversée d'Est en Ouest par une zone tampon, no-man's land sous contrôle de l'ONU où les bâtiments sont figés dans le temps.

Une poignée de militants favorables à l'unification y ont installé depuis six mois un petit campement, "Occupy Buffer zone", mais leur mouvement reste très minoritaire.

Avant 2003, seuls les étrangers pouvaient traverser la Ligne verte, par un unique point de passage situé dans le centre de Nicosie, et de 08h00 à 17h00 seulement.

Actuellement, l'ONU estime à plus de 125.000 le nombre de traversées effectuées chaque mois via les sept points de passage ouverts dans l'île en moins de dix ans, certains ouverts aux voitures.

"Cela ne me prend que quelques minutes de traverser, et à force, je le fais sans même y penser -- mais nous sommes obligés de toujours avoir nos passeports sur nous", explique Védia, soulignant la différence d'ambiance entre les deux côtés de la ville, isolés pendant trois décennies.

"Ce n'est pas la même langue, ni les mêmes marques". Dans le Sud, "il y a le marketing à l'européenne, les voitures, l'air conditionné partout. Du côté nord, c'est beaucoup plus détendu, les gens vivent fenêtres ouvertes, le commerce est plus artisanal".

Si le Sud a vu s'installer ces dernières années de nombreuses enseignes internationales, la partie occupée de la ville, sous embargo, est surtout connue pour ses contrefaçons.

Les trois points de passage de la capitale voient défiler matin et soir un flux régulier d'écoliers et d'ouvriers chypriotes turcs travaillant au Sud.

"Je viens tous les jours travailler du côté grec -- avec la crise, il n'y a plus que des contrats temporaires, mais cela paie bien, presque deux fois mieux que dans le Nord", explique Seyfi, un électricien quinquagénaire.

Dans l'autre sens, outre les touristes qui vont visiter la vieille ville de Nicosie Nord, son caravansérail et sa cathédrale croisée devenue mosquée sous les Ottomans, des Chypriote grecs sont attirés notamment par les casinos, florissants dans le Nord mais illégaux dans le Sud.

Mais Nicosie reste profondément divisée, au point que les réseaux de téléphonie portables ne sont pas compatibles.

Les échanges commerciaux sont réduits, d'autant qu'il est impossible pour une entreprise du Nord de faire de la publicité dans le Sud, et que le passage des points de contrôle reste problématique pour les camions, déplore l'Union européenne dans son dernier rapport sur la Ligne verte.

La vieille ville fortifiée est divisée de part en part, mais nombre de Chypriotes grecs habitent, travaillent et consomment uniquement dans les quartiers modernes qui ont fleuri au-delà des remparts, loin de la Ligne verte qu'ils refusent de traverser.

"Aller dans le Nord, c'est reconnaître de facto l'existence d'un nouveau pays," estime Christina Chrysanthou, une fonctionnaire chypriote grecque expulsée avec sa famille du Nord par l'invasion turque lorsqu'elle avait deux ans.

"Je ne peux pas accepter cette situation (...) et cela me choque que d'autres fréquentent les casinos et commerces turcs, entérinant de fait l'occupation".

cnp/jld

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