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Mohammed Morsi, soldat dévoué et pragmatique des Frères musulmans

25/06/2012 01:15 EDT | Actualisé 25/08/2012 05:12 EDT

CAIRO - Vainqueur de la présidentielle égyptienne, Mohammed Morsi s'apprête à devenir le premier chef de l'Etat de l'ère post-Moubarak. Candidat par défaut des Frères musulmans, cet ingénieur de formation a étudié aux Etats-Unis, mais reste imprégné par ses racines rurales. Ni idéologue ni stratège, il a gravi les échelons de la confrérie islamiste en soldat discipliné.

Premier islamiste à arriver au sommet de l'Etat le plus peuplé du monde arabe, ce professeur d'université de 60 ans a promis d'être le "président de tous les Egyptiens". Mais il a aussi cité Abou Bakr, premier calife de l'islam au VIIe siècle, après la mort du prophète Mahomet: "si je n'obéis pas à Dieu en vous servant, vous n'avez pas le devoir de m'obéir".

Mohammed Morsi vient d'Edwa, un village pauvre de la province de Charqiya dans le delta du Nil. Sa maison est construite en briques rouges, ses proches portent la galabia, cette robe de coton traditionnelle qu'on voit surtout dans les campagnes. Sa femme, Naglaa Ali, 50 ans, est une femme au foyer, dissimulée sous un long voile, loin de l'allure moderne et occidentale de Suzanne Moubarak.

Juste avant le discours de sa victoire, il a été surpris par les caméras alors qu'il appelait, semble-t-il chez lui, sur son portable et disait: "Préviens tout le monde, je vais passer à la télévision".

Brillant élève, il a fait une école d'ingénieur, avant d'intégrer rapidement le personnel enseignant de l'université de Zakazik dans sa province natale. Aux Etats-Unis, il a obtenu un doctorat de l'université de Californie du Sud (USC). Mais contrairement à beaucoup d'autres, il a choisi de rentrer en Egypte et a enseigné dans son université locale de 1982 à 1985. Malgré son niveau d'études, il a parfois du mal à s'exprimer en public et peut faire figure de repoussoir aux yeux de certaines élites laïques.

Pendant 35 ans, Mohammed Morsi s'est conformé aux règles strictes des Frères musulmans, respectant le principe de l'obéissance aveugle au guide suprême. La confrérie, qui a changé cinq fois de chef au cours de cette période, est actuellement dirigée par Mohammed Badeï.

Mohammed Morsi a consciencieusement suivi la stratégie de la confrérie, mêlant doctrine radicale et pragmatisme à court terme, comme l'illustre sa position vis-à-vis d'Israël. S'il se montre clairement anti-israélien -il a joué son premier rôle actif au sein des Frères musulmans dans un comité "anti-sioniste" à la fin des années 80- il n'a pas demandé l'annulation du traité de paix avec l'Etat hébreu signé par l'Egypte en 1979. La direction des Frères musulmans a prévenu qu'il ne rencontrerait pas de dirigeants israéliens mais qu'elle n'empêcherait pas d'autres responsables de le faire.

Mohammed Morsi a consolidé la présence des Frères musulmans dans les circonscriptions des provinces du Delta du Nil à une époque où les réunions de la confrérie, créée il y a 84 ans, se tenaient en secret. Durant les trois décennies de pouvoir de Hosni Moubarak, qui a démissionné en février 2011 sous la pression de la rue, les membres des Frères musulmans ont été traqués par les forces de sécurité et des milliers furent envoyés en prison pour "appartenance à une organisation interdite".

Contrairement à d'autres qui ont passé des années derrière les barreaux sous Moubarak, Mohammed Morsi n'a lui été incarcéré que huit mois en 2008, avec quelque 800 autres membres de la confrérie pour avoir témoigné leur solidarité avec des magistrats indépendants. Il avait été également interpellé avec 34 autres membres aux premiers jours du soulèvement l'an dernier. Il a dit avoir réussi à s'enfuir de la prison avec l'appui d'autres personnes qui avait aidé à démolir les murs.

Plusieurs fois député sous Moubarak, quand les Frères musulmans se présentaient sans étiquette, Mohammed Morsi n'a jamais été considéré comme un idéologue de la confrérie. Ses détracteurs affirment qu'il est solidement ancré dans l'aile radicale du mouvement, qui fait preuve de peu de souplesse ou de volonté de compromis.

Tout au long de son ascension, il est resté proche de deux personnalités devenues de puissants responsables du mouvement, Mahmoud Ezzat et Khaïrat el-Chater. Numéro deux et stratège de l'organisation, ce dernier devait se présenter à la présidentielle, mais sa candidature a été invalidée. Mohammed Morsi l'a remplacé au pied levé, récoltant l'étiquette peu flatteuse de "roue de secours".

"Morsi n'a pas de talent, mais il est loyal et obéissant envers les dirigeants du groupe qui se considèrent au-dessus des autres musulmans", accuse Abdel-Sattar el-Meligi, un ancien haut responsable de la confrérie qui a rompu avec le groupe, en particulier à cause de la mainmise de Khaïrat al-Chater. "Morsi assumait tous les rôles que lui confiaient les chefs, mais sans créativité ou originalité".

Avec une telle réputation, beaucoup d'Egyptiens pensent que Morsi se contentera d'appliquer les directives de Chater.

Durant sa campagne, Mohammed Morsi a toutefois montré un certain talent d'adaptation. Avant le premier tour des 23 et 24 mai, il avait d'abord promis l'application de la charia, la loi islamique et fait campagne à côté de religieux, pour rassembler la base de l'électorat du mouvement islamiste.

Arrivé en tête du premier tour, mais de peu, avec près de 25% des suffrages, il a ensuite recentré sa campagne face à son rival Ahmed Shafiq, dernier Premier ministre d'Hosni Moubarak. Il a adopté un nouveau slogan, "notre force, c'est notre unité", et s'est présenté comme le "candidat de la révolution". Il l'a emporté au second tour des 16 et 17 juin avec 51,7% des voix, selon les résultats proclamés dimanche.

Mohammed Morsi a dit vouloir lutter contre la corruption et restaurer l'économie. Mais il lui faudra à présent tenir tête aux généraux qui ont dissous le Parlement dominé par les Frères musulmans et fortement restreint les pouvoir du président. AP

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