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Mohamed Morsi entre co-gestion et confrontation avec l'armée égyptienne

25/06/2012 07:05 EDT | Actualisé 25/08/2012 05:12 EDT

Le nouveau président égyptien Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, bénéficie d'une légitimité électorale inédite pour s'imposer, mais la tâche sera difficile face aux militaires qui gardent de nombreux leviers du pouvoir, soulignent des analystes.

Cette situation pourrait déboucher sur l'alternance de périodes de compromis et de tensions entre la confrérie -qui espère parvenir à desserrer l'étau des militaires- et l'armée -qui pourrait tabler sur un échec de M. Morsi pour discréditer à terme tout pouvoir islamiste.

"Nous nous dirigeons vers la phase peut-être la plus importante de la transition" engagée avec la chute de Hosni Moubarak en février 2011, estime Khalil al-Anani, spécialiste du Moyen-Orient à l'université britannique de Durham.

M. Morsi, qui a promis d'être le "président de tous les Egyptiens", est le premier civil à accéder à la magistrature suprême, dans un pays où tous les présidents sont venus de l'armée depuis la chute de la monarchie en 1952.

Il est aussi le premier à bénéficier d'une victoire ancrée dans les urnes, après des décennies de votes conçus comme des plébiscites, aux résultats connus d'avance.

"Mohamed Morsi a une très forte légitimité, qui lui permet de réclamer davantage de pouvoirs pour la présidence", et l'appareil militaire "devra composer avec lui", estime Khalil al-Anani.

Mais l'armée et les milieux proches de l'ancien régime "devraient faire en sorte que sa présidence soit tout sauf facile. Il va devoir être habile dans la manière de traiter les anciennes structures" du pays, ajoute-t-il.

Une partie de la presse égyptienne estimait aussi lundi que le succès de M. Morsi dépendrait largement de sa capacité à ouvrir le futur gouvernement à des personnalités laïques et modérées, peut-être des chrétiens, pour élargir ses soutiens face aux généraux.

Son rival issu du régime Moubarak, Ahmad Chafiq, a démontré en obtenant 48,2% des voix que l'ancien système avait lui aussi encore une bonne base dans la population.

La présidence que M. Morsi va occuper sera de fait très éloignée du pouvoir tout-puissant qui était celui de son prédécesseur Hosni Moubarak et des autres présidents-autocrates.

Le haut conseil militaire qui doit lui remettre d'ici la fin de la semaine les clés de l'exécutif se réserve le pouvoir législatif, depuis la dissolution mi-juin de l'Assemblée dominée par les islamistes.

Dans les faits, cela se traduira par un droit de veto des militaires sur tout projet de loi et sur le budget du pays.

Le Conseil suprême des forces armées (CSFA) conserve également un droit de regard sur la rédaction de la future Constitution, verrouillant notamment, s'il le souhaite, toute velléité d'étendre la référence à la charia (loi islamique) dans la loi fondamentale.

La sécurité restera partagée entre l'armée -qui vient de se voir attribuer le droit d'arrêter des civils- et une police encore largement dirigée par des hommes de l'ancien régime.

M. Morsi n'aura, s'il en avait l'intention, pas la possibilité de toucher à la hiérarchie militaire en place, qui s'est auto-déclarée seule compétente pour toute question touchant à l'armée et ses carrières.

"Les militaires sont prêts à s'accomoder d'un président islamiste, mais ils ont pris des précautions", souligne le politologue Moustafa Kamel al-Sayyed, de l'université du Caire.

Outre le pouvoir législatif, "toutes les questions relevant de la sécurité nationale restent dans les mains de l'armée. Dans ce domaine, le président ne peut pas faire grand-chose", ajoute-t-il.

Pour Gilles Kepel, spécialiste de l'islam politique à Sciences-Po Paris, "les militaires ont pris des mesures pour enserrer la présidence dans une sorte de filet institutionnel".

Les rapports de force n'empêchent toutefois pas une "logique de cohabitation" entre la puissante confrérie et l'armée, ajoute-t-il.

Les Frères -à travers notamment leurs influents réseaux caritatifs locaux et leur présence dans les syndicats professionnels- et le système politico-militaire "sont les deux entités qui co-gèrent déjà dans la pratique l'Egypte depuis le président Sadate", relève-t-il.

cr/hj/cco

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