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En Tunisie, une sourde bataille pour le contrôle de l'espace religieux

20/06/2012 10:57 EDT | Actualisé 20/08/2012 05:12 EDT

Face à la confusion et à la poussée extrémiste, le ministère du culte tente de reprendre le contrôle du champ religieux en Tunisie, mais se heurte à de fortes résistances, comme l'illustre son bras de fer avec un imam de la prestigieuse mosquée Zitouna à Tunis.

Vendredi, Ali Lafi, un conseiller politique du ministre des Affaires religieuses Nourredine Al-Khademi, annonce qu'un imam de la mosquée Zitouna, Houcine Laâbidi, sera désormais interdit de prêche, après un sermon dans lequel il aurait appelé au meurtre d'"artistes mécréants".

La décision, sans précédent depuis la révolution, intervient dans un contexte sécuritaire tendu: quelques jours plus tôt, des émeutes ont secoué le pays, faisant un mort et plus d'une centaine de blessés. Le détonateur des violences a été une exposition dont des oeuvres ont été jugées par des salafistes "insultantes pour l'islam".

Mais mardi, revirement et confusion: l'imam Laâbidi nie les appels au meurtre, expliquant que ses propos ont été tronqués, et affirme à l'AFP qu'il prêchera bien vendredi prochain.

"Si on nous envoie un nouvel imam, il sera renvoyé tout de suite", menace-t-il. "Le ministère des Affaires religieuses n'a rien à faire à la Zitouna", martèle-t-il, contestant la tutelle des autorités sur la plus ancienne mosquée de la capitale tunisienne, sise dans la medina.

De son côté, le ministre des Affaires religieuses Nourredine Al-Khademi désavoue implicitement son conseiller, et aurait même présenté ses excuses à l'imam.

"C'est une affaire extrêmement compliquée. Tout le monde veut mettre la main sur la Zitouna. Salafistes, Nahdaouis (membres du parti islamiste au pouvoir Ennahda, ndlr) mais aussi notables de la medina sont représentés au sein de l'instance scientifique de la mosquée. Par ailleurs, l'imam Laâbidi est soutenu par Ennahda", décrypte une source du ministère des Affaires religieuses.

L'affaire de la Zitouna illustre ainsi les tensions entre certains responsables religieux et leur tutelle, mais aussi les contradictions internes au sein du ministère, soucieux de remettre de l'ordre mais en évitant de se fâcher avec le parti islamiste dominant.

Contrôlé d'une main de fer sous le régime de Ben Ali, l'espace religieux --mosquées, enseignement, médias-- s'est retrouvé en friche après la révolution, livré à une bataille d'influence entre personnalités et courants concurrents.

C'est dans cet espace que se sont aussi engouffrés des prédicateurs radicaux étrangers égyptien ou saoudien, dont les visites en Tunisie en début d'année ont fait couler beaucoup d'encre.

Selon le ministère des Affaires religieuses, quelque 120 mosquées (contre 400 début mars) sur 5.000 dans le pays échappent encore à son contrôle. La majorité d'entre elles sont touchées par des problèmes administratifs (absence d'imam ou de muezzin), les autres --une vingtaine, selon le ministère-- sont tombées sous la coupe d'extrémistes.

Un chiffre faible, mais la situation est particulièrement tendue dans ces mosquées, comme l'illustre un incident récent dont a été témoin un photographe de l'AFP.

Début juin, le ministre Nourredine Al-Khademi s'est rendu à la mosquée Gazelle à l'Ariana (ouest de Tunis), pour tenter de dialoguer avec les salafistes qui ont pris le contrôle du lieu il y a quelques mois après avoir expulsé manu militari l'ancien imam.

Le ministre s'est fait copieusement huer, le micro lui a été coupé, et il a été refoulé de la mosquée, où ses chaussures ont même été volées.

cf-mh/aub

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