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Tunisie: un "Printemps des Arts" au goût de cendres

18/06/2012 10:04 EDT | Actualisé 18/08/2012 05:12 EDT

Des toiles ont été détruites, des artistes menacés, des accusations de blasphème proférées. Puis les portes du palais Abdellia se sont refermées sur un drame: l'angoisse d'artistes cherchant leur place dans la Tunisie nouvelle, sommés de justifier leur existence.

Encore plus que le saccage d'oeuvres du "Printemps des Arts", la plus grande manifestation d'arts plastiques en Tunisie qui s'est tenue du 2 au 10 juin au palais Abdellia dans une banlieue aisée de Tunis, c'est la réaction des autorités qui a scandalisé et effrayé les artistes.

Les violences, attribuées notamment à des salafistes, ont suscité des condamnations mais aussi un rappel à l'ordre de la classe politique et du gouvernement, au nom du respect des "valeurs de l'islam".

Régulièrement cibles d'extrémistes depuis la révolution qui a chassé l'ex-président Zine El-Abidine Ben Ali en janvier 2011, les artistes ont vivement réagi.

Le syndicat des Arts plastiques a annoncé qu'il portait plainte pour diffamation contre plusieurs ministres, dont celui de la Culture qui a dénoncé des "provocations artistiques" et publiquement estimé que "l'art doit être beau mais n'a pas à être révolutionnaire".

"C'est comme si on me coupait les mains. Je suis pleine de colère, déçue. Quand j'ai entendu la position du gouvernement, j'ai eu l'impression d'assister au procès de la liberté sans pouvoir me défendre", dit à l'AFP une peintre dont une oeuvre a été détruite et qui souhaite garder l'anonymat.

"Je n'ai pas peur de répondre au ministre, mais j'ai peur de l'ignorant, de l'imbécile caché dans un coin qui s'en prendra à ma famille parce qu'ils (les représentants de l'Etat) nous ont livrés à la vindicte populaire", explique-t-elle.

La question qui se pose, pour la comédienne et dramaturge Jalila Baccar, est simple: "Est-ce que nous voulons un pays sans art, sans artistes? Qui doit définir les lignes rouges par rapport au sacré ? Les juges, les religieux, la Constitution en cours de rédaction ?".

"Nous n'avons pas à justifier notre art", tranche la peintre Meriem Bouderbala, qui est aussi la commissaire de l'exposition temporaire du Printemps des Arts.

Mais "qui va encore avoir le courage de nous exposer ? Qui osera investir dans des projets qui posent des questions à la société et ne se contente pas d'un art de cour ?", s'interroge un plasticien qui a reçu des menaces de mort et souhaite lui-aussi garder l'anonymat.

Pour l'écrivain et universitaire franco-tunisien Abdelwahab Meddeb, "il faut admettre que l'art comme la poésie sont subversifs ou ne sont pas".

Dans une tribune intitulée "Autodafé" publiée sur des sites internets tunisiens, il relève chez le parti islamiste dominant Ennahda une position iconoclaste "liberticide" et "construite sur le déni de la tradition et de la civilisation islamique elle-même", évoquant les mystiques soufis dont la conception du sacré est violemment rejetée par les salafistes.

Plusieurs artistes refusent d'entrer dans ce "débat intellectuel": "Nous serons toujours perdants si nous plaçons le débat sur le terrain de l'interprétation. La seule question valable est celle de la liberté d'expression, celle que nous avons acquise grâce à la révolution", juge une autre peintre.

"Pour la première fois, dit-elle, je me pose des questions sur ma place dans ce pays. Je regarde le planisphère et je me demande où je pourrais aller".

sb/cf/ej

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