Protection des mineurs : l'inquiétante dérive des réseaux sociaux

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AFP

RÉSEAUX SOCIAUX - Alors que Facebook envisage d'ouvrir officiellement ses services au moins de 13 ans, deux affaires rappellent la difficulté de protéger les mineurs présents sur les réseaux sociaux.

En début de semaine, la chaîne britannique Channel 4 a diffusé une enquête édifiante sur le site Habbo Hotel (lien en anglais). Fort de 268 millions d'inscrits dont 9 millions actifs chaque mois, ce réseau social essentiellement destiné aux adolescents de plus de 13 ans leur permet de créer un avatar, d'évoluer dans un monde virtuel et de discuter en ligne par chat avec les autres utilisateurs. Si l'accès au site est gratuit, il faut en revanche payer et acheter des crédits pour certains fonctionnalités, comme décorer son appartement. Un univers lisse en apparence, dont l'image édulcorée s'est craquelée depuis les révélations de Channel 4.

Habbo Hotel: des chats "Sexuels, pervers, violents, pornographiques"

La journaliste Rachel Seifert  s'est faite passer pendant deux mois pour une fillette de 11 ans. Au cours de chacune de ses connexions sur le Habbo anglophone, cinquante au total, elle affirme avoir été confrontée à des conversations à caractère explicitement sexuel. Le site anglais du Telegraph relate son témoignage :

"Les chats y sont très sexuels, pervers, violents, pornographiques, faisant ouvertement référence à des actes sexuels. Certains racontent ce qu'ils allaient faire à d'autres. [...] Au bout de deux minutes, on me demandait : "As-tu une webcam?", "On peut chatter sur MSN ou Skype?". On m'a aussi demandé de me déshabiller, de me mettre totalement nue, et expliqué ce que je devais faire devant la webcam".

En réaction, Habbo Hotel, propriété de l'entreprise finlandaise Sulake, a été fermé pendant quelques heures. Puis, de nouveau mis en service, la direction a cependant pris la décision de supprimer temporairement la fonction chat.


Le scandale a par ailleurs fait paniquer les investisseurs de Sulake : Balderton Capital (13% des parts) a cédé sa participation, rapidement suivi ensuite par le capital investisseur 3i (16%). Autre conséquence économique, les boutiques Tesco, WH Smith et Game ont annoncé vouloir arrêter de vendre les cartes de crédits Habbo prépayées.

Aucune déclaration aux médias n'a été faite, le site préférant communiquer par l'intermédiaire de son blog insitutionnel. Dans le dernier billet daté du 14 juin, le PDG de Sulake Paul Lafontaine affirme que "tous les salariés travaillent en étroite collaboration pour s'assurer de la mise en place d'un système de modération et de systèmes de détection exemplaires, afin d'assurer une expérience plus sûre pour nos nombreux utilisateurs responsables." Dans un précédent billet, Paul Lafontaine avait rappelé que plus de 225 modérateurs surveillaient quelques 70 millions de ligne de conversation (lien en anglais).

Habbo a déjà inquiété dans le passé à cause du manque de sécurité pour les mineurs. En 2011, un pédophile de 21 ans, Matthew Leonard, a écopé de sept ans de prison (lien en anglais) pour avoir attiré des jeunes filles via Habbo.

Fermeture de l'espace réservé aux mineurs sur Skout

Le deuxième cas, encore plus grave, a également éclaté cette semaine. Le New York Times a révélé l'arrestation de trois hommes accusés de viols sur mineurs (lien en anglais). Ils ont contacté leurs victimes via l'application de drague Skout. Ce service est normalement réservé aux adultes mais face au succès rencontré, la firme a ouvert un espace spécial pour les 13-18 ans. Les violeurs présumés ont infiltré cet espace et ce sont fait passer pour des adolescents. Ils ont ciblé leurs victimes grâce à la géolocalisation. Après ces arrestations, la communauté réservée aux mineurs a été temporairement fermée par Skout.

Là encore, c'est par l'intermédiaire de son blog officiel que l'entreprise a choisi de s'exprimer (lien en anglais). Christian Wiklund, patron de Skout, s'explique: "Nous avons soigneusement réfléchi à ce que nous allions faire. Nous sommes conscients de la place qu'occupe Skout chez les adolescents [...]. Mais pour l'heure, nous pensons qu'une seule chose est envisageable: fermer la communauté des moins de 18 ans jusqu'à ce que nous soyons en mesure de mettre en place de meilleures mesures de protection."

Le monstre Facebook n'est pas non plus à l'abri

Le Wall Street Journal (lien en anglais) a indiqué que le plus gros réseau social du monde teste un système qui permettrait de lier le compte des enfants à ceux de leur parent avant de les autoriser à ouvrir un compte. Les parents valideraient les demandes d'amis de leur progénitures ainsi que l'accès aux applications. Si Facebook est avant tout concerné par des questions liées à la collectes de données des utilisateurs, la question des prédateurs pourraient aussi se poser.

Comment protéger les mineurs ?

La commission européenne s'était saisie de la problématique de la sécurité des mineurs sur les réseaux sociaux. En 2011, elle a publié deux rapports dans le but d'évaluer "la protection des mineurs contre les risques inhérents à l'Internet, notamment les sollicitations d'adultes à des fins sexuelles et le harcèlement". L'intitulé du second rapport est parlant : "les réseaux sociaux pourraient bien mieux protéger la vie privée des mineurs".

Comme le signale le site Numerama, ces études font suite à un accord signé en 2009, accord qui imposait aux éditeurs de réseaux sociaux plusieurs règles à suivre. Il s'agissait notamment de créer un bouton "signaler un abus", de ne pas rendre les profils des mineurs accessibles que ce soit directement par le site ou par le biais des moteurs de recherche ou encore de rendre difficile la création de comptes aux plus jeunes.

Eduquer plutôt que policer

Mais ces dispositions bien que louables ne sont pas suffisantes en elles-mêmes. Nicolas Caproni, consultant en cybercriminalité et sécurité des systèmes d'information rappelle qu'il n'y a pas de méthodes parfaites. "Comme dans la vie de tous les jours, le risque zéro n'existe pas. Du fait de l'anonymat, les limites d'âge sont faciles à contourner et la modération est à l'inverse difficile à effectuer".

Des projets pour supprimer l'anonymat via la création de carte d'identité numérique par exemple ont émergé pendant un temps. Mais pour Nicolas Caproni ce n'est pas la solution : "Supprimer l'anonymat est un sujet politiquement sensible et qui de toute façon n'empêchera pas les failles."

Au-delà de la surveillance, c'est sûrement du côté de la pédagogie et de la formation qu'il va falloir miser. Comme on apprend à un enfant à ne pas accepter de parler aux inconnus, il faut leur apprendre à ne pas chater avec n'importe qui. "Il faudrait une sorte d'hygiène informatique pour les enfants comme pour les parents", rappelle notre interlocuteur.

Une question aussi politique

Lors de la campagne présidentielle, les problématiques liées au numérique et aux nouvelles technologies ont très peu été abordées par les dix candidats. Concernant la formation au numérique, Eva Joly, Nicolas Dupont-Aignan, François Bayrou, Nicolas Sarkozy et François Hollande avaient fait des propositions en ce sens.

Le programme de l'actuel président de la République stipulait que "l'éducation ne devra pas seulement faire des élèves des 'consommateurs du numérique', mais aussi des créateurs qui sauront 'décoder' et surtout 'coder' cet univers". Ne reste plus qu'à s'y mettre vraiment. En attendant, mieux vaut être vigilant...

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