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Des musées d'Europe soulignent le 80e anniversaire du peintre Gehrard Richter

05/06/2012 01:04 EDT | Actualisé 05/08/2012 05:12 EDT

PARIS - Joyeux anniversaire, Herr Richter! Les musées d'Europe se sont donné le mot pour fêter les 80 ans de l'inclassable et monumental peintre allemand Gehrard Richter, avec un triptyque d'expositions rétrospectives de sa multiforme carrière: après Londres et Berlin, c'est au tour de Paris, où le Musée national d'Art moderne du Centre Pompidou lui consacre son été, à partir de mercredi, et jusqu'au 24 septembre.

Chacun de ces trois «Panoramas» est unique, raconte la commissaire parisienne Camille Morineau. Un tronc commun de 100 oeuvres a circulé entre les trois capitales, mais chaque musée l'a traité et enrichi à sa manière, en liaison avec l'artiste.

Beaubourg a vu grand: les 140 oeuvres sélectionnées, organisées autour d'une salle centrale triangulaire évoquant métaphoriquement le processus de la vision, respirent dans un immense espace qui «s'ouvre sur la ville». Le paysage urbain parisien et les toiles se répondent dans dans ce dialogue constant entre le réel et l'art qui est une des marques de fabrique de l'artiste.

Gerhard Richter, reconnu — et vendu — comme personnalité majeure de la peinture contemporaine, est inclassable. En 50 ans et de multiples facettes, il n'a cessé de surprendre, de se réinventer, d'expérimenter, entre classicisme et abstraction, avec souvent la photographie au coeur de son oeuvre. C'est «la tension permanente entre ces deux catégories visuelles» de l'abstraction et de la figuration que Camille Morineau a souhaité mettre en scène à Beaubourg.

Né à Dresde, «passé à l'Ouest» en 1961, Richter rejoint la famille du pop-art allemand, se lance dans les photo-peintures: la première salle de ce «Panorama» à la fois thématique et chronologique y est consacrée. Publicités, nus féminins, tigres flous, objets, mais aussi images de mort...

Dès les années 1970, il bascule vers l'abstraction, partant d'images photographiques transformées notamment par des changements d'échelle. Il les déforme, joue avec les panneaux de verre et les miroirs, les nuanciers et le hasard... Avant de bâtir, à coups de «racloir», technique qui sera — avec celle de l'estompage — un de ses signes distinctifs, des surfaces très contrastées, colorées, tailladées dans l'épaisseur de la peinture, maintes fois retravaillées jusqu'à l'éventuelle satisfaction... Une «spontanéité calculée», définit-il.

En 2006, la musique de John Cage lui inspire d'immenses toiles abstraites, peintes pour la Biennale de Venise. À l'Américain, il emprunte son leitmotiv un rien provocateur: «Je n'ai rien à dire et je le dis».

Travaillant toujours dans «plein de directions à la fois», comme explique la commissaire, Richter repense aussi le classicisme: comme le ferait un peintre de la Renaissance, il décline des «Vanités», crânes et bougies éclairées d'une lumière volée aux tableaux flamands. Il construit des triptyques de nuages, des paysages paisibles, campagnes mélancoliques, icebergs opaques, marines romantiques, revisite et «floute» l'Annonciation du Titien...

Lorsqu'en 1995 il peint sa femme, S., et leur bébé, c'est avec l'infinie douceur du bleu Vermeer, transformant l'album de famille en une série diaphane et intemporelle de Vierges à l'enfant. Un classicisme apaisant, «quelque chose qui dompte mon chaos ou qui le retient afin que mon existence puisse durer», écrit-il.

Les propos du vieux monsieur qui n'aime pas parler à la presse ont une fraîcheur salutaire, loin des manieurs de concepts. Pragmatique, modeste, limpide. «Ma profession, c'est la peinture (...) De toutes façons, je ne sais rien faire d'autre», explique-t-il en 2011 à Nicholas Serota, directeur de la Tate Modern de Londres, dans une série d'entretiens préparatoires au projet-anniversaire.

La peinture est aussi «fenêtre ouverte sur le monde». Le monde de Richter est dur, il est allemand et il est gris, comme le béton des immeubles du IIIe Reich, celui du Mur de Berlin. C'est en uniforme nazi qu'il peint son oncle, membre du parti comme son père. Un portrait indissociable de celui de sa tante, schizophrène, tuée dans le cadre de la politique eugéniste hitlérienne.

Sur certaines toiles, la source d'inspiration claque au visage: ces photographies aériennes des villes allemandes détruites par les bombardements alliés. Le spectateur découvre, de loin, l'image urbaine, qui perd toute logique et devient abstraite quand on s'en approche... Richter est originaire de Dresde, ville martyrisée. Un monde en ruines dont il s'échappera, quittant la jeune RDA pour s'installer à Düsseldorf et y enseigner la peinture.

Le gris est presque aussi central à Richter que le noir à Soulages. Gris béton, gris ciel de plomb, gris transparent, gris dense, gris reproduisant la structure moléculaire de la silice... présenté dans la salle centrale de l'exposition: «Le gris (...) est l'absence d'opinion, le néant, le ni-ni.»

Plus tard, toujours engagé, il érigera une nouvelle «chapelle profane» à un autre «événement traumatique de l'histoire allemande», avec l'angoissante série «18 octobre 1977», sur la geste sanglante et la fin mystérieuse de la bande à Baader, la Fraction armée rouge, organisation terroriste de l'ultra-gauche.

Aujourd'hui, l'artiste désormais octogénaire poursuit la mise en abîme de sa propre oeuvre et veut prouver que la peinture survivra: en 2011, avec sa série «Strip», il utilise un logiciel informatique et la photo numérique pour réinventer à partir de ses toiles abstraites.

Richter ou comment transformer le réel en abstrait, pour rendre supportable son «incessante cruauté». Car à la question «Quel est le but de l'art?», il répond: «Il permet de survivre dans ce monde. Un moyen, parmi de nombreux autres... comme le pain, comme l'amour.»

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