OTTAWA - Le projet de loi mammouth du gouvernement fédéral aura réussi à unir des groupes et partis politiques qui ont bien peu de choses en commun, sinon une même colère devant cette législation.

L'internaute qui naviguait sur la toile lundi a pu remarquer que certains de ses sites préférés étaient noircis et renvoyaient à celui de la campagne «Silence, on parle».

Ce coup d'éclat n'était pas l'oeuvre de pirates informatiques, mais celui d'une coalition réunissant bien sûr des organisations environnementales, mais aussi quelque 500 entreprises, groupes sociaux, communautés religieuses ou groupes de pression dénonçant d'une seule voix le projet de loi C-38 des conservateurs.

Le gouvernement, lui, a défendu bec et ongles son projet de loi et a même dépêché pas moins de 10 ministres au quatre coins du pays lundi pour en vanter les mérites.

Près du tiers des 400 pages que contient le projet de loi C-38 concerne l'environnement, modifiant les règles du jeu en matière d'évaluations de projets et de protection des ressources naturelles. Selon les organismes venus défendre leur initiative lundi à Ottawa, C-38 a été rédigé pour répondre aux pressions d'un seul groupe: le lobby pétrolier.

«Ce qui est extraordinaire, c'est que quand les dix ministres ont parlé, vous pouviez presque voir les lèvres des compagnies pétrolières bouger», a ironisé Rick Smith, du groupe Environmental Defence.

Les changements contenus dans le projet de loi omnibus qui, à son avis, «minent» la protection de l'environnement — du raccourcissement des évaluations environnementales aux modifications de la protection des habitats des poissons — figuraient sur «la liste de souhaits de l'industrie pétrolière», a-t-il affirmé.

Les troupes de Stephen Harper n'ont pas lésiné sur les moyens pour contre-attaquer, dispersant des ministres à travers le pays lundi pour livrer un message commun: le projet de loi conservateur est nécessaire pour créer de l'emploi et il ne nuira pas à l'environnement.

«Notre plan législatif va améliorer la protection de l'environnement», a martelé le ministre des Ressources naturelles, Joe Oliver, en conférence de presse à Gatineau.

«On veut que les gens sachent les faits, les vrais faits, et pas les distorsions ou les exagérations», a-t-il ajouté.

Selon le gouvernement, les grands projets d'exploitation des ressources naturelles pourraient générer des investissements de 500 milliards $ au cours des dix prochaines années.

Compte tenu de l'énergie dépensée par le gouvernement conservateur pour défendre sa position, il serait plus qu'étonnant qu'il change son fusil d'épaule en acceptant de séparer le projet de loi en plusieurs morceaux pour en faciliter l'étude ou qu'il abandonne les dispositions qui provoquent le plus de grogne.

Steven Guilbault, du groupe Équiterre, fonde d'ailleurs peu d'espoir de ce côté-là et reconnaît que C-38 risque d'être adopté dans sa forme actuelle, puisque les conservateurs détiennent une majorité au Parlement.

«Mais pour nous, ce n'est pas la fin. Il va y avoir d'autres gouvernements après les conservateurs et on veut qu'il y ait un prix politique à payer pour eux. On veut que les Canadiens s'en souviennent lorsque viendra le temps de se rendre aux urnes la prochaine fois», a-t-il expliqué dans un point de presse parallèle à Montréal.

Il a cependant précisé qu'il faudra vivre avec les conséquences du projet de loi, soit la détérioration de la qualité de l'environnement et la perte de nombreuses années de connaissances scientifiques.

Carré noir

Plusieurs députés de l'opposition qui déambulaient dans les couloirs du Parlement lundi affichaient un carré, non pas rouge, mais noir sur fond blanc pour signifier leur soutien à la campagne «Silence, on parle».

Le carré, clin d'oeil évident aux étudiants du Québec, est une initiative de la chef du Parti vert, Elizabeth May, qui l'a distribué à ses collègues des autres partis. Le noir fait référence à la couleur dans laquelle les participants à la campagne on plongé leur site Web, alors que le blanc est la couleur de l'espoir.

La néo-démocrate Megan Leslie, qui portait le fameux carré, a soutenu que le mouvement contre C-38 prenait de l'ampleur. «Je crois de tout mon coeur et de tout mon âme que tous les politiciens sont impuissants sans la société civile derrière eux», a signalé Mme Leslie.

Pour Bob Rae, C-38 représente surtout une initiative de la part des troupes de Stephen Harper pour «intimider» ceux qui ne pensent pas comme elles. Selon le chef libéral, c'est la liberté d'expression qui est en jeu.

«S'ils peuvent se lancer à la poursuite de groupes environnementaux qu'ils n'aiment pas (...), qu'est-ce qui pourrait les empêcher de s'en prendre à n'importe quel contribuable qui ne leur plaît pas?», a-t-il lancé.

M. Rae faisait ainsi référence à une disposition de C-38 qui permet à l'Agence de revenu du Canada de suspendre le statut d'organisme de bienfaisance si elle soupçonne quoi que ce soit d'anormal dans les livres comptables du groupe.

Le gouvernement entend faire adopter C-38 à la Chambre des communes et au Sénat avant la relâche estivale.