Le «Cosmopolis» viscéral et violent de Cronenberg reflète une époque troublée (PHOTOS/VIDÉO)

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CANNES, France - Un écrivain visionnaire, connu pour ses romans denses, difficiles et réputés inadaptables. Un cinéaste célèbre, dont les oeuvres souvent dérangeantes témoignent d'une fascination pour la métamorphose et les névroses de la société moderne. Une vedette d'un succès vampiresque à l'eau de rose, idolâtrée par des millions d'adolescentes prépubères.

Don DeLillo, David Cronenberg et Robert Pattinson. De la collaboration de ce trio improbable est né «Cosmopolis», l'un des films les plus attendus sur la Croisette, présenté ce vendredi au Festival de Cannes et dans les salles en France.

Dans un New York en ébullition, l'ère du capitalisme touche à sa fin. La visite du président des États-Unis paralyse Manhattan. Des manifestations monstres bloquent les rues de la mégalopole gangrenée par la pauvreté et la révolte des plus démunis. Au coeur de cette ville en tumulte, Eric Packer (Robert Pattinson), «golden boy» de la haute finance, n'a qu'une seule obsession: se faire faire une coupe de cheveux chez son coiffeur à l'autre bout de Manhattan.

Malgré les mises en garde de son garde du corps, le jeune milliardaire s'engouffre dans sa limousine blanche pour atteindre son objectif futile. Au cours de son trajet, il accueille tour à tour divers personnages dans le huis clos aseptisé de sa voiture de luxe: ses collaborateurs, Shiner (Jay Baruchel) et Torval (Kevin Durand), sa jeune épouse frigide Elise Shifrin (Sarah Gadon), ou encore sa maîtresse Didi Fancher (Juliette Binoche).

Au fur et à mesure de la journée, le chaos s'installe, et Packer assiste, impuissant, à l'effondrement de son empire provoqué par ses spéculations boursières sur le yuan. Le capitaliste cynique, mu par la compétitivité et le confort matériel, sombre peu à peu dans la suspicion et la paranoïa, certain qu'il sera bientôt assassiné. Quand? Où? Comment? Nul ne sait. Cloîtré dans sa limousine, Packer, robot déshumanisé des temps modernes, s'apprête à vivre les 24 heures les plus importantes de sa vie...

Publié en 2003, «Cosmopolis», roman éponyme de Don DeLillo, avait été à la fois critiqué et encensé. Pour adapter cette oeuvre philosophique et apocalyptique, David Cronenberg a choisi de respecter à la lettre le travail de l'écrivain américain, en reprenant ses dialogues mot pour mot, sans rien changer, ni ajouter.

«Le roman est étonnamment prophétique et pendant qu'on réalisait le film, il arrivait des choses qui avaient été décrites par le roman, Rupert Murdoch s'est fait entarter, bien sûr il y a eu le mouvement 'Occupy Wall Street', après la fin du tournage», confie David Cronenberg. «DeLillo a une vision remarquablement clairvoyante de ce qui se passe et de comment les choses évoluent.»

Le roman était prophétique; neuf ans plus tard, le film de Cronenberg, lui, est éminemment contemporain, une réflexion amère sur le pouvoir, l'argent, l'information et l'absurdité d'un monde en déliquescence.

Et pour porter à l'écran l'univers de DeLillo, le cinéaste met en oeuvre une mise en scène subtile qui rappelle ses oeuvres les plus radicales telles «Crash» ou «Spider». Au coeur de ce monde, froid et clinique, Robert Pattinson («Twilight») se révèle dans un rôle à contre-emploi, celui d'un être détestable et dépourvu d'émotions, sorte de vampire de Wall Street au visage de cire, dominant le monde sans jamais pouvoir y appartenir.

Au fil de son étrange parade funéraire à travers Manhattan, ce pur produit du capitalisme carnassier redevient peu à peu humain, perdant ses attitudes et ses certitudes pour devenir un être de chair et de sang.

Loin de ses derniers longs métrages grand public, «Cosmopolis» de Cronenberg ne fera probablement pas l'unanimité auprès des spectateurs. Il est impossible de s'identifier au héros, et difficile de suivre les dialogues denses, à double sens, de portée philosophiques: comme l'ouvrage de DeLillo, son film s'apparente à une oeuvre d'art abstraite qui peut en laisser plus d'un perplexe.

Il n'en reste pas moins que «Cosmopolis» offre une vision unique, complexe et cérébrale, de notre monde moderne, une vision qui ne pouvait être réalisée que par cet immense maître du cinéma qu'est David Cronenberg. Deux jours avant la remise de la Palme d'or, cette superbe adaptation du roman de Don DeLillo ne fera peut-être pas le même nombre d'entrées que la saga «Twilight» mais elle est en tout cas en bonne place pour rafler un prix dimanche soir lors de la cérémonie de clôture du Festival de Cannes.

«Dans la brume», de l'Ukrainien Sergueï Loznitsa, était le deuxième film présenté en compétition vendredi. Celle-ci s'achèvera samedi avec la projection des deux derniers des 22 longs métrages en lice pour la Palme d'or: «Taste of Money» («L'ivresse de l'argent»), du Sud-Coréen Im Sang-Soo, et «Mud», de l'Américain Jeff Nichols. Les jurés se retireront ensuite pour délibérer et leur palmarès sera annoncé dimanche, lors de la cérémonie de clôture.

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