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24/05/2012 12:10 EDT | Actualisé 24/07/2012 05:12 EDT

Des médecins pressent Ottawa de ne pas rouvrir la question de l'avortement

MONTRÉAL - «Calculateur», «manipulateur», «indécent». Le docteur Gaétan Barrette n'a pas l'habitude de donner dans la dentelle, et il n'a pas fait exception à la règle, jeudi, en tirant à boulets rouges sur le premier ministre Stephen Harper, qu'il affublé d'épithètes et accusé de tenter de rouvrir le débat sur l'avortement «en passant par la porte d'en arrière».

Dans une sortie enflammée contre la motion d'initiative privée d'un député conservateur, dont l'objectif est de réviser le statut juridique du foetus, le bouillant président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) a fustigé le premier ministre Stephen Harper.

Le chef conservateur, a rappelé le Dr Barrette, s'était engagé à ne pas rouvrir le débat sur l'avortement pendant la campagne électorale.

«Quand un premier ministre s'engage à ne pas ouvrir le débat (sur l'avortement), il devrait avoir la décence de ne pas permettre à ses députés d'aller de l'avant et d'ouvrir ce débat-là (...) et il devrait avoir l'obligation morale de ne pas permettre un vote libre», a-t-il lancé.

Le premier ministre conservateur n'est pas le seul à avoir reçu une volée de bois vert. Le chef par intérim du Parti libéral du Canada Bob Rae — qui a annoncé son intention de ne pas imposer un vote libre sur cette question — a été durement critiqué par le Dr Barrette.

«Au moment où on se parle, le Parti libéral a décidé de faire fi de ses principes fondamentaux (...) Comment ce parti-là peut-il laisser un vote libre sur un sujet comme celui-là?»

«C'est quoi son problème? Si son problème, est un problème de survie de parti, peut-être qu'il ne devrait pas survivre», a-t-il tranché.

Flanqué de trois représentantes d'organisations du milieu de la santé, le Dr Barrette s'est inquiété du «délire émotif et collectif» auquel les citoyens canadiens seraient soumis si la motion était adoptée par les députés à la Chambre des communes.

Car si elle l'est, on se dirige carrément vers la criminalisation de l'avortement, a-t-il prévenu. Et ultimement, la criminalisation se traduirait par une augmentation de la mortalité maternelle, a fait remarquer la Dre Diane Francoeur, représentante de l'Association des obstétriciens et gynécologues du Québec (AOGQ).

«Criminaliser l'avortement va faire que vos soeurs, vos filles, vos cousines, vos amies, vos collègues de travail, mourront de complications médicales suite à des avortements qui seront faits de façon secrète et illicite», a-t-elle plaidé.

Vyta Senikas, vice-présidente de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC) — qui a dit «avoir l'impression d'être revenue dans les années 1970» à l'issue de la conférence de presse — abonde dans le même sens.

«J'ai pratiqué à Montréal et je me souviens (...) qu'à l'urgence, j'ai accueilli des femmes qui avaient eu un avortement illégal et qui se présentaient dans des situations septiques. Et j'ai vu, malheureusement, des mortes. Je ne veux pas retourner à cette situation», a-t-elle fait valoir.

La motion M-312 a été présentée par le député conservateur Stephen Woodworth. Joint au téléphone jeudi après-midi, il s'est défendu de vouloir criminaliser l'avortement. Le comité qui serait créé si la motion est adoptée, a-t-il argué, servirait essentiellement de lieu d'échange.

«La motion suppose simplement que l'on étudie les faits avec une ouverture d'esprit. La question sera ensuite de savoir si une discussion sur les droits humains des enfants incitera certains Canadiens à remettre en question les pratiques en matière d'avortement», a-t-il affirmé.

Le député a refusé de préciser s'il était en faveur ou pas de l'avortement.

Il s'est toutefois montré préoccupé à plusieurs reprises par le statut juridique du foetus — un terme que le député n'est pas à l'aise d'employer, lui préférant le mot «enfant». Au Canada, a-t-il dit, ce statut est comparable à celui qui prévaut en Corée du Nord, en Chine ou encore au Vietnam.

«Il n'y a aucune démocratie au monde qui fait aussi peu de cas des droits humains avant le moment de la naissance que le Canada», a dénoncé Stephen Woodworth.

Vote libre ou ligne de parti?

Le chef du NPD, Thomas Mulcair, a d'ores et déjà annoncé son intention d'imposer la ligne de parti lors du vote. Du côté du Bloc québécois, comme les quatre députés étaient de facto opposés à la motion, le chef Daniel Paillé n'a pas eu à donner de directive.

Quant aux conservateurs, ils ont refusé de révéler jusqu'à présent si une ligne de parti serait imposée, mais tout porte à croire que le vote sera libre.

Stephen Woodworth espère qu'il le sera.

«Au sein de notre parti, nous avons une politique qui nous stipule que sur les questions touchant à des convictions profondes, un vote libre devrait être permis», a-t-il exposé.

Le premier ministre Stephen Harper a déjà indiqué qu'il votera en défaveur de la motion. Il se pourrait donc que certains soient tentés de suivre leur chef, a signalé M. Woodworth.

Comme il reste encore une heure de débat en Chambre sur la mesure, qui devrait se tenir le 7 juin, le vote pourrait être repoussé à la session d'automne.

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