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Le rapporteur spécial de l'ONU en alimentation critique durement le Canada

16/05/2012 01:18 EDT | Actualisé 16/07/2012 05:12 EDT

OTTAWA - La visite du rapporteur spécial de l'ONU en alimentation au Canada est «ridicule» et lui-même est un «intellectuel mal informé, condescendant», ont attaqué les ministres conservateurs, piqués par ses critiques de la situation au pays.

Alors que le rapporteur spécial Olivier De Schutter livrait mercredi à Ottawa ses constats préliminaires sur la sécurité alimentaire au Canada, le gouvernement conservateur a contre-attaqué et dénigré son travail.

Le rapporteur a effectué une visite de 11 jours au Canada, sa première dans un pays riche et industrialisé. Son mandat est de faire enquête sur l'accès à une nourriture saine, notamment pour les plus pauvres de la société.

Illustrant la position du gouvernement, le ministre de l'Immigration, Jason Kenney, n'a pas été tendre.

Il a qualifié la visite du rapporteur spécial de «ridicule» et de gaspillage d'argent.

«D'après nous, l'ONU doit mettre l'accent sur les pays en voie de développement où les gens n'ont pas la nourriture et c'est un gaspillage de ressources de venir aux pays démocratiques, bien développés, pour faire des lectures politiques», a lancé M. Kenney.

Plus tard, la ministre de la Santé, Leona Aglukkaq, en a remis. Elle semblait mal digérer ses critiques de la situation dans les réserves autochtones qu'il a qualifiée de «désespérée».

«J'ai rencontré l'individu ce matin et j'ai trouvé qu'il était un intellectuel mal-informé, condescendant qui étudie de loin, encore une fois, les peuples autochtones, les Inuits et l'Arctique canadien», a relaté Mme Aglukkaq, qui dit avoir commencé sa rencontre avec le rapporteur en lui montrant une carte du Canada.

Elle lui reproche de ne pas avoir mis le pied dans le Grand Nord et de ne pas connaître les défis que connaissent les peuples qui y vivent.

Selon elle, le problème de la sécurité alimentaire dans l'Arctique n'est pas l'accessibilité de la nourriture, mais «les batailles avec des groupes comme l'Union européenne qui veulent faire cesser la chasse au phoque». «C'est se battre contre les environnementalistes qui veulent voir la fin de notre mode de vie», a-t-elle ajouté.

Hostiles dès son arrivée qui mettait le Canada dans l'embarras, les ministres conservateurs avaient fermé leur porte à M. De Schutter.

Seulement mercredi, au terme de son voyage, Mme Aglukkaq a consenti une rencontre. Elle dit en avoir profité pour «éduquer» le rapporteur de l'ONU.

Mais celui-ci avait déjà fait part en point de presse mercredi matin de ses constats préliminaires, notant d'abord que le fossé entre les riches et les pauvres s'élargit au Canada.

Ses critiques ont été sévères et il avait indiqué d'entrée de jeu qu'il n'allait pas mâcher ses mots.

«C'est un pays où les impôts et les bénéfices réduisent moins les inégalités que dans la plupart des pays de l'OCDE», a-t-il affirmé.

Trop de gens vivent encore dans la pauvreté au Canada — soit 3 millions de personnes — et trop de familles, soit une sur 10, faisaient face à l'insécurité alimentaire en 2007-2008.

Se faisant questionner sur l'utilité de venir étudier un pays riche alors que la famine sévit dans beaucoup d'autres, M. De Schutter a répliqué qu'après avoir vu ce qu'il a vu au pays, il ne regrette pas sa visite.

Il a toutefois expliqué qu'il est venu cette fois-ci dans un pays développé car la mission de son organisme onusien est de se pencher dorénavant sur les cinq grandes régions du monde. Il dit avoir une invitation permanente du Canada, qui n'était pas le seul pays industrialisé qu'il souhaitait visiter. Il avait aussi dans sa mire les États-Unis et le Royaume-Uni.

Après son séjour en sol canadien, il affirme avoir de «sérieuses préoccupations» sur la capacité des familles autochtones et celles qui vivent d'assistance sociale à avoir une alimentation nutritive et diversifiée.

Le Canada est en violation de ses obligations internationales, a-t-il même ajouté.

À ses détracteurs qui mettent en garde contre des politiques sociales que le pays ne peut pas se permettre, il réplique du tact au tact.

«Puisqu'il (le Canada) a pu ces dernières années redistribuer aux riches, peut-être le temps est-il venu de redistribuer aux pauvres».

Il croit qu'il est temps pour le Canada d'avoir une stratégie nationale en alimentation, une recommandation qui a trouvé écho chez l'opposition officielle et chez les libéraux, qui formulent la même demande.

«Ils n'ont pas de plan», a déploré le néo-démocrate Malcolm Allen au sujet des conservateurs.

Le rapporteur spécial recommande aussi de hausser les prestations d'aide sociale, avec indexation, en plus de bénéfices distincts pour le logement pour que les plus démunis n'aient pas à choisir entre se loger ou se nourrir.

«Le Canada n'a pas d'excuse d'avoir des millions de personnes qui ne peuvent pas se nourrir adéquatement. (...) C'est inadmissible que dans un pays aussi riche que le Canada on ait encore des enfants qui ont le malheur d'aller à l'école le matin le ventre vide», a martelé le chef de l'opposition officielle, Thomas Mulcair.

«C’est une journée triste pour le Canada, franchement, quand un ministre est réduit à faire des insultes personnelles, mais de ne pas confronter les réalités que le rapporteur a présentées», a pour sa part indiqué le chef intérimaire du Parti libéral, Bob Rae.

Le Bloc québécois a aussi condamné l'attitude des conservateurs.

«Ils se cachent la tête dans le sable», a affirmé le député bloquiste André Bellavance.

Il n'y a pas un seul député qui n'a pas de banque alimentaire dans sa région et qui ne constate pas que ça augmente, a-t-il poursuivi.

Il faut s'attaquer au problème de la pauvreté, pas au rapporteur spécial, croit-il.

M. De Schutter a visité l'Ontario, le Québec, le Manitoba et l'Alberta. À l'issue de son séjour, un rapport officiel sera rédigé et il fera partie du bilan international du Canada.

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