Rencontre Hollande - Merkel : un duel autour de la croissance en Europe

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La rencontre entre François Hollande et Angela Merkel a bien failli se transformer en visite "éclair". A cause de la foudre, l'avion du nouveau président français a effectivement dû faire demi-tour. Mais Hollande a finalement pu repartir. Tant mieux, car le tout nouveau président de la République passe ce mardi 15 mai un sérieux test face à Angela Merkel. Enjeu de la réunion, qui prépare le rendez-vous du 23 mai avec les autres pays de la zone euro: poser les bases d'un accord au sujet d'une politique de croissance en Europe.

Durant la campagne, les détracteurs de François Hollande ont pointé du doigt son manque d'expérience sur les scènes internationale et diplomatique. Autant dire que, face à la dame de fer allemande, ce rendez-vous est l'occasion pour le nouveau président de s'affirmer et de mettre le couple franco-allemand sur de nouveaux rails. Revue de détails des points les plus simples à négocier et ceux qui seront difficiles à obtenir.

Malgré les péripéties, François Hollande a finalement pu être accueilli mardi soir à la chancellerie à Berlin par Angela Merkel. Sous une pluie fine, le président français a été reçu avec les honneurs militaires comme le prévoit le protocole pour une première visite d'un chef d'Etat en Allemagne. La chancelière et François Hollande ont échangé poignées de main et sourires devant une foule de photographes.

merkel hollande

Ils doivent discuter environ une heure avant de prononcer un discours commun, puis dîner ensemble. Selon Berlin, cette rencontre entre les deux dirigeants, ne vise pas à "prendre des décisions" mais à "faire connaissance". Il n'empêche, certains aspects essentiels de leur politique sur la croissance en Europe seront forcément abordés. Décryptage.

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Renégociation du pacte budgétaire: quasi-impossible

La position d'Angela Merkel: "Le pacte budgétaire n'est pas négociable" a martelé la chancelière la semaine dernière. On fait difficilement plus clair. "Chacun doit s'en tenir à ce que nous avons décidé. Vingt-cinq pays ont signé le pacte budgétaire". Depuis les déclarations de François Hollande lors du meeting du Bourget, Angela Merkel ne cesse de répéter que la France ne peut pas revenir sur les décisions prises sous la présidence de Nicolas Sarkozy. "Il n'est pas possible de tout renégocier après chaque élection car sinon l'Europe ne fonctionne plus. Si la France renégocie, la Grèce pourrait demander à renégocier aussi" a-t-elle ajouté.

La position de François Hollande: La renégociation du pacte budgétaire pour introduire une dose de croissance faisait partie des propositions fortes du candidat socialistes à la présidentielle. Faire des concessions le jour même de son investiture serait considéré comme un terrible camouflet pour le nouveau président, à qui Nicolas Sarkozy reprochait de surestimer sa capacité à faire bouger les lignes sur la politique européenne. Surtout depuis que la France a perdu son triple A. Dimanche 13 mai, le socialiste Benoit Hamon a, du coup, réaffirmé la volonté de François Hollande: "Nous voulons renégocier ce traité européen pour qu'il y ait relance de l'économie par la croissance" a-t-il affirmé.

Le compromis possible: La seule voie honorable pour les deux parties serait de ne pas toucher au pacte budgétaire mais d'y adjoindre un nouveau pacte, ou une annexe, de croissance cette fois. La France pourrait alors conditionner le pacte de stabilité à la signature du pacte de croissance.

Mettre en place des mesures pour la croissance: faisable

La position d'Angela Merkel: Après avoir été farouchement hostile à toute politique de croissance en zone euro, la priorité étant pour elle la résolution de la crise de la dette, Angela Merkel a mis de l'eau dans son vin. Elle accepte désormais d'en discuter, inscrivant même la croissance dans l'agenda économique européen. Angela Merkel a récemment concédé que l'austérité était une condition "nécessaire mais non suffisante" au retour de la croissance.

La position de François Hollande: La mise en place de mesures de croissance en Europe est la priorité du nouveau président. Avec la tranche d'imposition à 75%, il s'agit de l'autre mesure phare de son programme économique. Le nouveau président français peut s'appuyer, dans sa démarche, sur le soutien de nombreux pays. Les pays qui doivent faire face à une grave récession, bien sûr, comme la Grèce, l'Espagne, l'Italie ou le Portugal, mais aussi des pays considérés comme parmi les plus rigoureux, à l'instar des Pays-Bas. Ce dernier a beau avoir conservé son triple A, il considère qu'une dose de politique de croissance est nécessaire à la relance économique en Europe. Même Mario Draghi, l'austère président de la BCE (banque centrale européenne), s'est prononcé pour une politique de croissance. Les mesures qu'il recommande d'adopter sont toutefois, dans l'esprit, très différentes de celle de François Hollande. Quant aux marchés financiers, ils craignent eux aussi que la politique du tout austérité en Europe ne vienne plomber les perspectives de croissance si jamais la reprise économique pointait le bout de son nez.

Le compromis possible: François Hollande devrait sans trop de problèmes faire accepter à Angela Merkel de s'engager sur une politique de croissance en Europe. D'abord parce que la solidité du couple franco-allemand en dépend. Ensuite, parce que cette volonté française traduit un agacement général des pays de la zone euro vis-à-vis du diktat allemand sur l'austérité. Le mécontentement grandissant des populations, grecques, italiennes, espagnoles et portugaises, (et même allemandes!) à propos des cures d'austérité imposées par le grand frère allemand oblige la chancelière à se montrer un peu plus souple si elle ne veut pas voir des partis anti-européens accéder au pouvoir.

La relance par la consommation: difficile

La position d'Angela Merkel: Il ne surtout faut pas que l'Europe entre dans une nouvelle spirale d'endettement en voulant créer de la croissance par la consommation, même si le gouvernement allemand s'est montré récemment plus souple sur la politique salariale. Elle souhaite une croissance s'appuyant plutôt sur des réformes de fond: "La croissance par le biais de réformes structurelles est quelque chose de raisonnable, d'important et de nécessaire. Mais fonder la croissance sur le crédit ne ferait que nous ramener au début de la crise. C'est pourquoi nous ne devons pas le faire et que nous ne le ferons pas".

La position de François Hollande:Dans interview accordée à Slate, François Hollande estime que "l'économie de l'offre n'est pas séparable d'une stimulation plus directe de la demande. Non pas avec les formules keynésiennes d'autrefois: les moyens ne peuvent être des dépenses publiques supplémentaires, puisque nous voulons les maîtriser". François Hollande veut lui aussi développer les infrastructures mais souhaite aussi des mesures avec des effets plus immédiats, notamment en augmentant le capital dela Banque européenne d'investissement et en mobilisant des fonds structurels.

(discours sur la croissance à partir de la 16e minute)

François Hollande invité de Christophe Barbier... par francoishollande

Le compromis possible: Les deux chefs d'Etat tomberont certainement rapidement d'accord sur certaines mesures, comme le développement d'infrastructures de transport (autoroutes, lignes ferroviaires, ponts, etc.) ou sur le développement d'énergies renouvelables, comme les éoliennes. Il sera plus difficile de faire céder la chancelière sur des aides directes à la consommation. Sauf si, comme François Hollande le souhaite, une taxe sur les transactions financières est mise en place à l'échelle européenne, ce qui permettrait de financer des mesures de croissance non pas via l'endettement mais par la création d'un nouvel impôt. Cette taxe tobin avait déjà été initiée il y a quelques mois par Nicolas Sarkozy.

Création d'Eurobonds: possible, à condition de tricher

La position d'Angela Merkel: Nicolas Sarkozy s'y était déjà cassé les dents il y a tout juste un an: la chancelière allemande refuse catégoriquement la création d'Eurobonds, des obligations au niveau européen, qui feraient courir à l'Allemagne le risque de se porter garante pour ses voisins moins bien notés et moins solides financièrement. En septembre 2011, Angela Merkel avait réaffirmé que cette mutualisation de la dette serait "une erreur absolue". Et elle vient de répéter que pour les eurobonds, c'est toujours "nein"!

La position de François Hollande: le président s'est quant à lui montré favorable aux Eurobonds, à condition qu'elles viennent financer la croissance et non pour résoudre le problème de la dette (grâce aux Eurobonds, en effet, les pays d'Europe du sud dits à risque, pourraient emprunter à des taux plus favorables). Déjà, en août 2011, François Hollande avait regretté que la question des "eurobonds" soit passée à la trappe lors d'une rencontre entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. "Les eurobonds auraient pu servir la croissance" avait-il estimé. Nicolas Sarkozy "a cédé face à Angela Merkel et "a perdu son chapeau".

Le compromis possible: Récemment, le discours de François Hollande s'est légèrement infléchi. Il ne prononce plus seulement le terme "d'Eurobonds" mais aussi celui de "project bonds". Une nuance rhétorique qui a son importance. Ces "project bonds", destinées à financer des projets européens présentent l'immense avantage... d'être déjà sur la table des négociations. Le 1er septembre dernier, Michel Barnier avait annoncé que la Commission européenne aller proposer des emprunts européens "orientés vers des projets", en attendant d'éventuels Eurobonds. L'idée de départ de la Commission européenne serait d'émettre à partir de 2014 des emprunts bien spécifiques à des projets. La différence avec les eurobonds? Une partie des sommes proviendraient de la Banque européenne d'investissement (BEI) du budget de l'Union européenne. Les sommes qu'il faudrait éventuellement lever sur les marchés pour compléter seraient donc plus faibles, et donc moins coûteuses. Ces project bonds n'augmenteraient donc pas, ou très peu, l'endettement des pays. Pas étonnant qu'Angela Merkel y soit moins hostile.

Rôle accru du rôle de la BCE: inimaginable

La position d'Angela Merkel: Pas question de toucher au statut de la BCE. Tous les pays qui ont souhaité faire plier la chancelière sur le rôle de la BCE en prêteur de dernier ressort s'y sont cassés les dents. Le 24 novembre 2011 dernier, Nicolas Sarkozy est revenu bredouille de son rendez-vous avec Angela Merkel sur le sujet: la chancelière allemande n'a fait aucune concession.

La position de François Hollande: Le président souhaite revoir en profondeur le statut de la BCE. D'abord, il a déclaré vouloir que cette dernière baisse ces taux. Ensuite, il aimerait que la banque centrale européenne puisse devenir prêteur en premier et dernier recours. "Nous ne serions pas dans cette situation si la Banque centrale européenne, dès le début de l'affaire grecque, était intervenue massivement pour racheter les dettes souveraines ou pour souscrire à des emprunts d'Etat de tel ou tel pays" avait-il déclaré durant la campagne. Il estimait qu'"il aurait été quand même plus simple de prêter directement aux Etats" plutôt que de prêter aux banques pour que les banques ensuite prêtent aux Etats.

Le compromis possible: En proposant de baisser les taux, François Hollande semble oublier l'indépendance absolue de la BCE vis-à-vis de ses membres. Sur les autres propositions, le président actuel avait été rejoint... par son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, qui avait proposé un "rôle élargi" du statut de la BCE lors de son meeting à la Concorde. La réaction de Mario Draghi, président de la BCE, ne s'était pas faite attendre, se prononçant contre un soutien direct aux pays. François Hollande, sur cette question, n'aura pas le soutien du président de la BCE, et encore moins celui de l'Allemagne. Réformer le statut de la BCE, c'est quasiment mission impossible.

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