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65 ans après, la répression de la révolte de Madagascar toujours méconnue

05/05/2012 07:00 EDT | Actualisé 05/07/2012 05:12 EDT

La répression de l'insurrection de Madagascar par la France au printemps 1947 fit plusieurs dizaines de milliers de morts, mais 65 ans plus tard, ce drame de la décolonisation française reste méconnu et sujet à des interprétations aussi passionnelles qu'opposées.

Commémorée chaque année sur l'ex-colonie française de l'océan Indien le 29 mars, date du début de la révolte, cette répression connut son paroxysme dans les six premières semaines et notamment le 6 mai 1947 lorsque 120 à 160 prisonniers sont enfermés dans des wagons puis fusillés par les forces coloniales à Moramanga (centre-est).

Durant cette période, plusieurs "crimes de guerre", des exécutions sommaires, tortures de civils ou bombardements indiscriminés, sont commis, souligne l'historien Jean Fremigacci.

Un épisode, durant lequel des prisonniers furent jetés d'un avion sur la population comme des "bombes humaines", fit scandale en France alors que par ailleurs "les Français étaient peu informés du conflit et absorbés par des préoccupations plus immédiates de l'après-guerre comme le ravitaillement et le logement", selon l'historien Bernard Droz.

Evoquant une "jacquerie paysanne", le soulèvement de paysans de l'Est, sommairement armés de sagaies et coupe-coupe, survint dans une période de fort mécontentement après le retour du travail forcé en masse pendant la Seconde Guerre mondiale et une pénurie de riz, l'aliment de base des Malgaches, rappelle M. Fremigacci.

En août 1947, le seul bataillon de Sénégalais présent, jusqu'alors sur la défensive, reçoit le renfort de 16.000 soldats sénégalais et nord-africains, membres de l'armée coloniale française. Les "rebelles" se sont réfugiés dans la forêt avec des milliers de civils dans leur sillage. Leur dernier bastion tombe en novembre 1948.

Une exposition de photographies, "47 - Portraits d'insurgés", jusqu'au 27 mai à Paris, veut, en reproduisant des témoignages "briser le silence" pour rappeler "le traumatisme quand les corps profanés ont disparu (...) fusillés, massacrés, mis en fosses communes, gommés des chroniques et de la mémoire", selon son concepteur Jean-Luc Raharimanana.

Madagascar, qui s'appuie sur un discours de l'époque du haut commissaire français Pierre de Chévigné, estime à 90.000 le nombre de morts.

"C'est faux", rétorque M. Fremigacci qui, sur la base des archives et d'études de terrain, évoque 30.000 à 40.000 morts, dont 10.000 de mort violente le reste de faim et de maladie.

Contrairement au massacre des émeutes nationalistes de Sétif en mai 1945 en Algérie, également ex-colonie française, bien présent aux esprits, "c'est un épisode mal connu en France, parce que l'Etat n'est pas toujours prompt à dire le mal qu'il a pu commettre ailleurs", estime Ny Toky Andriamanjato, chargé d'affaires de la délégation malgache à l'Unesco.

A peine voire pas du tout évoqué dans les manuels scolaires, cet épisode noir de la décolonisation est en outre commémoré très discrètement en France par la diaspora car les Malgaches eux-mêmes ont "des versions très opposées", selon M. Raharimanana.

Le soulèvement a été l'occasion "de règlements de compte entre Malgaches", selon M. Andriamanjato. Et surtout, "nombre de ceux qui ont marché dans cette insurrection en sont sortis avec le sentiment d'avoir été trahis par Tananarive", la capitale, d'où sont partis les ordres de révolte, ne s'étant pas soulevée, souligne M. Fremigacci. Le mouvement resta cantonné à un sixième de l'île, sur la côte est.

En 2005, le président français Jacques Chirac, en visite officielle, jugea la répression française "inacceptable".

Elle "a provoqué un traumatisme généralisé qui a eu beaucoup de répercussions" aujourd"hui, relève M. Andriamanjato, citant comme exemple "la méfiance vis-à-vis des politiciens". En Malgache, "politika" signifie "tromperie".

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