Ottawa veut vendre des pièces de sa collection d'art pour économiser

CP  |  Par Publication: 30/04/2012 04:00 Mis à jour: 2/05/2012 10:25

OTTAWA - Le ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird, a finalement annulé, lundi, la vente prévue de tableaux de la belle collection du ministère signés par quelques-uns des artistes les plus réputés du pays, dont Jean-Paul Riopelle, Paul-Émile Borduas et Clarence Gagnon.

Mais 21 des 22 tableaux qui devaient être vendus avaient quand même été décrochés déjà des murs des ambassades, consulats et résidences officielles du Canada à l'étranger, et sont actuellement entreposés à Gatineau.

Premier événement du genre dans l'histoire du ministère, cette vente devait participer aux mesures d'austérité exigées par le gouvernement Harper, qui comprennent notamment la fermeture de plusieurs missions diplomatiques à l'étranger.

Certaines de ces toiles ornent depuis les années 1940 les missions diplomatiques canadiennes à l'étranger, et avaient été achetées alors que leurs auteurs n'étaient pas encore les célébrités qu'ils sont ensuite devenus.

Une oeuvre de Jean-Paul Lemieux intitulée «La Fille au chapeau de fourrure» avait été acquise directement auprès du peintre en 1963 pour la somme de 600 $, et est maintenant estimée à 300 000 $ — quoiqu'un autre tableau de Lemieux se soit récemment vendu 2,34 millions $ aux enchères.

Le but du ministère était de vendre les tableaux à des musées et à des institutions publiques en leur faisant bénéficier d'une réduction de 30 pour cent. Le projet était en branle depuis deux ans et faisait partie d'une stratégie visant à réduire les dépenses du ministère des Affaires étrangères. Les détails de la vente ont été consignés dans des documents obtenus par La Presse Canadienne en vertu de la Loi sur l'accès à l'information.

Une note interne rédigée l'été dernier démontre que le processus de vente était bien entamé.

«Les 22 oeuvres, sauf une, sont entreposées» (à Ottawa), écrivait en août 2011 le responsable de la collection d'oeuvres d'art du ministère. «Le seul tableau manquant sera ramené de Tunisie en septembre.»

Le ministère était extrêmement réticent à discuter de cette vente, en dépit des plans de communication détaillés élaborés en coulisses. «Aucune des 20 pièces n'a été vendue ou donnée», déclarait simplement la semaine dernière le porte-parole des Affaires étrangères Jean-François Lacelle.

Mais lundi, quand La Presse Canadienne a publié les détails de la vente, le porte-parole de M. Baird s'est empressé d'annoncer que toute l'entreprise avait été annulée. «Nous n'avons aucune intention de vendre ces tableaux, a dit Joseph Lavoie. C'était une suggestion que le ministre a choisi de ne pas suivre.»

Une source gouvernementale a ajouté que M. Baird est un amateur d'art et qu'il désirait protéger les investissements des contribuables.

La valeur des 22 tableaux ciblés a été évaluée à 4,0 millions $. Cent quarante autres tableaux avaient été désignés pour une seconde vente. Cette démarche devait rapporter 3 millions $ par année de 2011 à 2014, puis 1 million $ par année ensuite.

Le ministère des Affaires étrangères avait provoqué un scandale au Québec l'été dernier en retirant deux tableaux d'Alfred Pellan accrochés dans le hall de son édifice principal à Ottawa pour les remplacer par un portrait de la reine Élizabeth II. Ces deux toiles devaient aussi être vendues, mais elles ont finalement été retirées de la liste.

Parmi les autres oeuvres retenues figurait une peinture à l'huile de Riopelle achetée en 1959 pour 900 $ qui en vaudrait maintenant 300 000 $. Selon les documents, le tableau sans titre est accroché à Washington depuis son acquisition. La fille de l'artiste, Yseult, qui gère le catalogue de son père, a affirmé à La Presse Canadienne qu'elle n'était même pas au courant de l'existence de ce tableau.

Deux créations du mentor de Riopelle, Paul-Émile Borduas, étaient également dans le lot. L'une d'entre elles, «La Cathédrale enguirlandée», a longtemps été accrochée à l'ambassade canadienne en Tunisie. Un Jean Dallaire, «Nature morte aux poissons», acquise en 1959, figurait aussi sur la liste.

L'historien de l'art bien connu François-Marc Gagnon, de l'université Concordia, a estimé que le tableau de Riopelle pourrait valoir 1 million de dollars et plus s'il était offert aux enchères, puisque son oeuvre est convoité par les collectionneurs de la planète.

«Ils sont vraiment importants, surtout Borduas et Riopelle, parce qu'ils sont apparus au début du mouvement d'art abstrait non figuratif au Canada, a-t-il expliqué. De cette manière, ils sont très importants dans l'histoire de l'art au Canada pour le développement de l'art moderne ici (...) Ils ont fait connaître l'art canadien à travers le monde, autant à Paris qu'à New York. Ce sont des gens qui ont fait une contribution très importante à notre histoire, sans aucun doute.»

L'une des pièces les plus importantes de la liste est un paysage d'hiver réalisé par Clarence Alphonse Gagnon estimé à 500 000 $. La vente devait comprendre aussi des toiles de peintres nés à l'extérieur du Québec, dont Jack Bush, Edwin Holgate, David Milne et William Kurelek.

David Tuck de la galerie torontoise Wynick/Tuck a expliqué que les ambassades ont souvent été le principal moyen pour les artistes canadiens de se faire connaître à l'étranger parce que le Canada ne compte pas autant de musées et de collectionneurs que des pays comme les États-Unis.

«C'est très décevant de voir leur engagement dans ce dossier diminuer, et je pense sincèrement que ce sera contreproductif à long terme», a indiqué M. Tuck. «L'argent tiré des exportations culturelles est une importante source de revenus pour les économies culturelles développées, et c'est un secteur dans lequel le Canada a encore beaucoup à faire, alors je pense qu'il s'agit ici d'un recul.»

Le tableau de Jean-Paul Lemieux intitulé «La fille au chapeau de fourrure»
Loading Slideshow...
  • BUDGET 2012: LES FAITS SAILLANTS

    À la fin de la présente année financière, le déficit s'élèvera à 24,9 milliards $, pour diminuer graduellement afin d'atteindre 1,3 milliard $ en 2014-2015. L'année suivante, le gouvernement prévoit engranger un excédent de 3,4 milliards $. (PC/Sean Kilpatrick)

  • COMPRESSIONS BUDGÉTAIRES

    Le gouvernement réduit de 5,2 milliards $ les dépenses ministérielles, soit 6,9 pour cent de leur budget, avec des départs de 19 200 fonctionnaires à terme, ce qui représente 4,8 pour cent de la fonction publique fédérale.

  • RADIO-CANADA

    Le gouvernement Harper réduit le financement de CBC/Radio-Canada de 115 millions de dollars sur trois ans, soit des compressions de 10 % du budget.

  • LA CENT DISPARAÎT

    La Monnaie royale canadienne cessera de distribuer la pièce d'un cent à compter de l'automne prochain, ce qui permettra des économies annuelles de 11 millions $. (CP photo)

  • LA LOI ET L'ORDRE

    Le ministère fédéral de la Sécurité publique subira une ponction de 179,4 millions $ en 2012-2013. De cette somme, près de la moitié, soit 85,5 millions $, devra être puisée dans le budget des services correctionnels du Canada. En 2014-2015, les économies devront avoir atteint 295,4 millions $ aux services correctionnels du Canada.

  • ENVIRONNEMENT

    Ottawa entend accélérer les processus d'examen environnemental des grands projets. La Table ronde nationale sur l'environnement et l'écologie, une organisation dont le mandat était de trouver des façons de concilier les considérations environnementales et économiques, est abolie.

  • LIBERTÉ 67

    L'âge d'admissibilité aux prestations de la Sécurité de la vieillesse passe de 65 à 67 ans. Il en est de même pour les prestations du Supplément de revenu garanti, dont bénéficient les personnes âgées démunies. La hausse graduelle de l'âge d'admissibilité à ces prestations débutera en avril 2023 et s'étendra jusqu'en janvier 2029.

  • SANTÉ

    Des compressions de 310 millions de dollars d'ici 2014-2015. Santé Canada et l'Agence de santé publique Canada vont fusionner leurs services administratifs. (Alamy photo)

  • RECHERCHE ET DÉVELOPPEMENT

    Le gouvernement annonce une réforme importante de ses programmes d'aide à l'innovation qui se traduira notamment par l'abolition du soutien à la recherche fondamentale et une baisse du crédit d'impôt pour la recherche et le développement.

  • IMMIGRATION

    Le gouvernement compte inciter les entreprises à embaucher des Canadiens avant de recourir aux travailleurs étrangers temporaires. Il veut aussi axer davantage le système d'immigration sur les besoins du marché du travail. (pwenzel on Flickr)

  • AFFAIRES ÉTRANGÈRES

    Le ministère des Affaires étrangères devra vendre certaines résidences, réduire son parc automobile, revoir les allocations de ses employés. Le Canada se retirera de certaines organisations internationales non identifiées jugées non «pertinentes à ses intérêts et priorités». (Amos Ben Gershom/GPO via Getty Images)

  • DÉFENSE

    Le portefeuille de la Défense nationale sera réduit de 326,8 millions $ en 2012-2013 et ultimement de 1,12 milliard $ en 2014-2015. Après la fin de la mission de combat en Afghanistan, la Défense et les Forces armées canadiennes devraient améliorer les processus d'attribution de contrats, rationaliser l'acquisition de matériel de soutien et centraliser la gestion des biens immobiliers, entre autres. Une somme de 5,2 milliards $ en 11 ans sera consacrée au renouvellement de la flotte de la Garde côtière canadienne. (ROMEO GACAD/AFP/Getty Images)

  • KATIMAVIK

    Le programme créé sous Pierre Elliot Trudeau est aboli, <a href="http://quebec.huffingtonpost.ca/2012/03/30/abolition-katimavik-coup-eclat_n_1392454.html" target="_hplink">comme le rapportait le Huffington Post Canada</a>. (CP photo)

  • PÊCHES ET OCÉANS

    Le budget de Pêches et Océans Canada sera réduit de 79,3 million de dollars d'ici 2014-2015, au prix d'une importante restructuration. (AFP/Getty Images)

  • ÉDUCATION AUTOCHTONE

    Une somme de 275 millions $ en trois ans sera consacrée à l'éducation pour les Premières Nations, en plus de 330,8 millions $ en deux ans pour l'amélioration de la qualité de l'eau sur les territoires autochtones. (CP)

  • FONDS DE RETRAITE

    Les fonds de pension des fonctionnaires fédéraux seront modifiés. Le gouvernement propose de rajuster les cotisations des employés de la fonction publique de façon à ce qu'elles en viennent à être égales à celles de l'employeur, soit une proportion de 50-50. Elles ne sont actuellement que de 37 %. Les députés devront aussi faire un effort. Comme les fonctionnaires, ils devront aussi éventuellement débourser 50 % des cotisations à leur fonds de pension, mais le budget ne souffle mot sur de possibles réductions de leurs généreuses prestations, une fois la retraite arrivée. (Alamy photo)

Suivre Le HuffPost Québec

Publié par Jean-Philippe Cipriani  |