Les rescapés d'Utoya se préparent au procès d'Anders Breivik

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UTOYA
Les rescapés de la tuerie d'Utoya redoutent le procès de Breivik | AP

OSLO - Quand Per Anders Langeröd a appris qu'une bombe venait d'exploser dans le centre d'Oslo, il s'est empressé de rassurer ses amis en prévenant sur son compte Facebook qu'il était "en sécurité sur Utoya".

C'était juste avant que l'horreur ne s'abatte sur cette petite île à 30km au nord-ouest de la capitale norvégienne, où près de 600 membres des jeunesses travaillistes étaient réunis pour leur traditionnel camp d'été. Des dizaines de personnes, pour la plupart des adolescents, allaient mourir, abattues méthodiquement par un tireur lourdement armé tandis que d'autres essayaient de s'enfuir à la nage dans les eaux glacées du lac Tyrifjorden.

Un peu plus de huit mois après, Anders Breivik, auteur avoué de l'attentat à la bombe et de la tuerie d'Utoya, est jugé à partir de lundi à Oslo et les survivants du pire massacre qu'ait connu la Norvège en temps de paix se préparent à revivre l'enfer de ce 22 juillet de l'été dernier.

Les rescapés et les proches des 77 personnes tuées pourront prendre plusieurs jours de congés pour assister au procès, qui doit durer dix semaines. Certains seront appelés à témoigner.

Per Anders Langeröd, lui, passera les deux premières semaines du procès à Berlin, préférant s'éloigner pour se concentrer sur ses études. "Je redoute ce procès", avoue cet étudiant en master de 26 ans. "Ca va revenir. Les récits. Les questions. Est-ce que j'aurais pu sauver d'autres personnes? Est-ce que j'aurais pu en faire plus? C'est purement une question de chance si j'ai survécu", a-t-il confié dans un entretien à l'Associated Press.

Cet après-midi de pluie sur Utoya, il raconte avoir échappé deux fois au tueur. Il a d'abord sauté par la fenêtre d'une cafétéria bondée au moment où le tireur, déguisé en policier, entrait en ouvrant le feu. Ensuite, caché derrière un rocher sur le rivage, il a vu Breivik abattre plusieurs victimes, dont certaines étaient déjà dans l'eau pour tenter de s'enfuir. Et puis, le tireur a tourné son arme vers lui.

"J'ai entendu un coup de feu au moment je sautais dans l'eau et j'ai nagé aussi loin que j'ai pu". Quand il est remonté à la surface pour reprendre de l'air, il a vu qu'Anders Breivik le visait toujours. Il a replongé de nouveau, entendu une détonation, mais la balle l'a encore raté.

Hors de portée du tueur, il s'est rapproché d'autres rescapés, agrippés à une bouée au milieu du lac glacé. Il était en caleçon, bleu de froid, quand un touriste allemand les a secourus en bateau.

Ce drame a encore renforcé son engagement politique. "Tout d'un coup, c'est devenu important de se battre pour la démocratie", dit-il. Il a aussi modifié ses habitudes. Désormais, comme un réflexe, il regarde toujours où se trouve la sortie de secours quand il entre quelque part.

Pour le moment, il ne sait pas s'il assistera ou non à une audience du procès.

Hajin Barzingi, une rescapée d'Utoya de 19 ans, viendra elle pour soutenir sa soeur, qui sera entendue comme témoin. Mais elle se dit aussi curieuse d'entendre ce que diront les témoins qui connaissaient Breivik. "Est-ce qu'ils partageaient certaines de ses opinions, est-ce qu'ils ont remarqué quelque chose de particulier chez lui", se demande-t-elle.

Si certains éprouvent le besoin de se retrouver face au tueur, ils savent aussi que cela sera éprouvant. "Je ne sais pas comment je vais réagir, je ne crois pas que l'on puisse s'y préparer", dit Stine Renate Haaheim, une députée travailliste de 27 ans, qui a réussi à quitter l'île à la nage. "Le procès va sûrement être horrible", a-t-elle dit à l'AP dans la cantine du Parlement. "Mais je crois que c'est quelque chose que nous devons traverser pour accepter ce qui s'est passé".

La jeune femme s'est récemment fait aider par un psychologue et dit se sentir mieux. Mais elle n'arrive toujours pas à prononcer le nom du tueur, qu'elle appelle "cet homme". Elle redoute que l'énorme couverture médiatique du procès ne lui offre l'attention et la tribune qu'il désirait tant.

Reste à savoir si ce procès apportera vraiment des réponses, permettra de comprendre comment ce jeune homme discret d'Oslo s'est mué en meurtrier de masse. Mme Haaheim s'interrompt et regarde par la fenêtre. "Je ne crois pas que ça donnera du sens à ce qui s'est passé", pense-t-elle.

L'avocat d'Anders Breivik a déjà prévenu qu'il ne faudra pas s'attendre à des remords. Il a fait savoir que son client n'avait exprimé qu'un seul regret, celui de n'avoir pas fait plus de victimes. "C'est difficile à entendre, mais je vous dis ça pour préparer les gens à son témoignage", qui doit durer cinq jours, explique Me Geir Lippestad, le chef de l'équipe de la défense.

Après s'être rendu aux forces d'élite finalement arrivées sur l'île, le Norvégien de 33 ans a reconnu être l'auteur de l'attentat d'Oslo, qui a fait huit morts, et la tuerie dans laquelle 69 personnes ont péri. Accusé de plusieurs chefs de terrorisme et d'assassinat, il rejette toute culpabilité pénale, expliquant que ses actes étaient nécessaires pour protéger la Norvège d'une invasion musulmane.

C'est pour cela que ce jeune homme blond, qui se voyait en croisé des temps modernes, dit s'en être pris à des symboles de la gauche travailliste au pouvoir, qu'il accuse d'avoir détruit son pays par sa politique d'immigration. Il avait affirmé aux enquêteurs faire partie d'un groupe d'extrême droite voulant mener une révolution "patriotique" pour renverser les gouvernements européens et expulser les musulmans, mais la police n'a trouvé aucune trace de cette organisation des "Chevaliers Templiers d'Europe" et le considère comme le seul organisateur et auteur des assassinats.

A quelques jours de son procès, une contre-expertise psychiatrique a jugé le jeune homme pénalement responsable de ses actes. La précédente expertise avait conclu qu'il était psychotique pendant et après les attaques du 22 juillet 2011 et qu'il était paranoïaque et schizophrène. Ce sera aux juges de déterminer sur quel rapport ils se fondent.

La peine maximale encourue est de 21 ans de prison, mais une disposition du droit norvégien, rarement utilisée, peut permettre de prolonger la peine pour tout détenu qui est considéré comme un danger pour la société.

Per Anders Langeröd veut juste que Breivik passe le reste de sa vie en prison, avouant: "Ce serait un fardeau inimaginable de le croiser dans le métro dans vingt ans".

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