Libye: les violences risquent de remettre en cause la tenue des élections

Publication: 10/04/2012 05:06 Mis à jour: 10/04/2012 08:10

Les violences en Libye risquent de dégénérer au point de remettre en cause le calendrier électoral si le gouvernement intérimaire ne parvient pas à imposer rapidement son autorité, en renforçant l'institution judiciaire et en désarmant les milices, estiment des experts.

Plus de 250 personnes sont mortes en février et mars dans des affrontements opposant tribus arabes et non-arabes dans deux villes désertiques du Sud de la Libye, Sebha et Koufra, selon un décompte effectué par l'AFP à partir de bilans officiels.

Des heurts intercommunautaires ont fait au moins 20 morts dans l'Ouest du pays la semaine dernière, jusqu'à ce que le gouvernement de transition --avec l'aide de l'armée en cours de création et des brigades d'ex-révolutionnaires-- impose un couvre-feu.

Ces violences, qui s'ajoutent à des appels à l'autonomie de l'Est libyen, ont soulevé des inquiétudes quant à la capacité du Conseil national de transition (CNT), au pouvoir en Libye, de contrôler ce pays où quatre décennies de dictature ont laissé un vide institutionnel.

Elles posent également la question de sa capacité à organiser les élections pour l'Assemblé constituante prévues en juin.

"Les heurts vont s'intensifier et risquent de devenir plus fréquents pour la simple raison qu'il n'y a pas d'autorité centrale efficace", anticipe George Joffe, rédacteur en chef adjoint du Journal d'études nord-africaines.

Ces heurts tribaux "peuvent très bien faire dérailler la transition de la Libye vers la démocratie, en empêchant l'organisation d'un scrutin".

Peter Cole, de l'International crisis group, a souligné que "ces conflits communautaires risquent de devenir plus violents et plus fréquents si le gouvernement ne met pas en place une système judiciaire" car les gens ont alors tendance à faire eux-même justice.

Les conseils de réconciliation locaux et les dirigeants tribaux sont à "un point de rupture" et peinent à empêcher des querelles personnelles de se transformer en conflits communautaires par le jeu des solidarités tribales, estime M. Cole, qui s'est rendu à Sebha pour une mission d'observation.

Pour Fred Abrahams, conseiller de Human Rights Watch sur la Libye, le gouvernement intérimaire doit "prendre la reconstruction du système judiciaire beaucoup plus au sérieux", et s'atteler à démobiliser les milices, qui retiennent "environ 8.000 détenus".

Le temps de réaction du gouvernement s'est amélioré depuis les premiers incidents sérieux à Koufra fin février, a noté M. Abrahams.

Mais le CNT ne parvient pas à désarmer les milices, qui contrôlent des sites stratégiques et gèrent différents aspects de la sécurité, du contrôle de la circulation à la surveillance des frontières.

"Si les dirigeants de milices locales venaient à décider d'intervenir pour influencer le résultat d'une élection, il n'y a pas de pouvoir ni d'autorité qui puisse les en empêcher, souligne M. Joffe, estimant que l'armée manque de poids politique et d'effectif.

Certaines milices "sont en train de se transformer en partis politiques, et voient leur puissance de feu comme une extension de leur pouvoir politique", déplore-t-il.

"Les milices et les groupes locaux de citoyens sont le premier obstacle à la stabilité, la reconstruction et la transition vers la démocratie", estime Jason Pack, chercheur à l'université de Cambridge, et président de Libya-Analysis.com.

Il estime probable que le scrutin de juin soit ajourné, --pas parce que la Libye n'est pas prête, mais parce que le CNT tarde à prendre les décisions difficiles mais nécessaires pour pouvoir organiser des élections comme prévu.

Il a averti qu'un ajournement du scrutin enverrait "un signe très négatif" au peuple libyen, à la communauté internationale et aux investisseurs.

Le dirigeant libyen par intérim, Moustapha Abdeljalil, a prévenu récemment qu'il démissionnerait si le scrutin venait à être retardé.

David Mack, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Libye et chercheur au Middle East Institute, a reconnu qu'il pourrait y avoir des délais, mais souligné que le CNT avait ouvert la voie, en dépit des difficultés, vers l'élection d'un gouvernement.

"Il y a un fort soutien populaire pour ce processus", a-t-il dit, soulignant que le sentiment national libyen est bien plus fort que dans le passé.

"Les Libyens vont y parvenir, au final", selon lui.

dsg/cnp/sw

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