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Air Canada: les grèves étaient à prévoir

23/03/2012 06:33 EDT | Actualisé 23/05/2012 05:12 EDT

MONTRÉAL - Les débrayages spontanés et illégaux de certains employés d'Air Canada, vendredi matin, étaient prévisibles et constituent une réponse aux interventions incessantes du gouvernement fédéral, qui a entravé sans relâche les négociations de la prochaine convention collective, ont affirmé vendredi des experts.

Depuis qu'ils sont intervenus pour mettre fin à une grève des agents des services à la clientèle l'été dernier, les conservateurs ont multiplié les gestes qui ont eu pour effet de provoquer la colère des travailleurs.

L'objectif allégué du gouvernement était de protéger la fragile économie canadienne des conséquences d'une interruption de service du plus important transporteur aérien au pays.

Mais en s'ingérant ainsi dans le processus de négociations, le gouvernement a empêché la compagnie aérienne de résoudre rapidement ses conflits de travail, selon George Smith, un spécialiste du secteur du travail à l'Université Queen's, qui a jadis occupé le poste de directeur des services aux employés chez Air Canada (TSX:AC.B).

«Cela a eu l'effet inverse», a affirmé M. Smith, qui a négocié de nombreuses conventions collectives chez le transporteur aérien. Cela prouve également que «l'on ne peut légiférer sur la question des relations» entre le syndicat et la partie patronale, a-t-il suggéré.

George Smith juge que le gouvernement a contribué à la détérioration du climat de confiance qui régnait entre les deux camps, et qu'il a provoqué l'ire des travailleurs. «Cette incertitude demeurera jusqu'à ce que ce contrat social soit restauré et jusqu'à ce que le gouvernement se retire, d'une certaine façon.»

Selon le spécialiste, le gouvernement Harper aurait dû laisser suivre son cours la grève de trois jours des membres des Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA).

Air Canada aurait ainsi pu être en mesure d'établir un modèle de négociations qui aurait empêché le déclenchement de nouvelles grèves. La compagnie a plutôt été contrainte d'accepter la décision d'un arbitre d'imposer un système de pensions hybride pour les nouveaux employés, qui est aussi dispendieux.

Le transporteur aérien, ses agents de bord, pilotes, mécaniciens et autres travailleurs ne sont plus libres de faire des compromis puisqu'ils savent que leur conflit se règlera par arbitrage, selon M. Smith.

Les mois de colère silencieuse des travailleurs d'Air Canada ont mené aux grèves illégales qui ont causé l'annulation de quelques vols vendredi. La fin de semaine dernière, d'autres interruptions de service ont eu lieu lorsque plusieurs pilotes se sont déclarés malades.

David Doorey, professeur de droit du travail et de l'emploi à l'Université York, croit également que le gouvernement a empiré la situation en forçant les pilotes et les mécaniciens à un arbitrage du style «quitte ou double».

Il affirme que le colère aurait pu être moins forte si le dossier avait plutôt été traité grâce à un processus d'arbitrage neutre et indépendant.

Pourquoi la ministre du Travail, Lisa Raitt, croyait-elle que cela était une bonne stratégie? C'est un mystère, croit M. Doorey. «Le fait que les employés résistent maintenant à un système injuste ne devrait surprendre personne», écrit-il dans un courriel.

Les bureaucrates fédéraux avaient demandé à la ministre d'agir prudemment lors de ses interventions concernant Air Canada.

Dans un rapport tenu secret, le ministère des Ressources humaines avait prévenu les conservateurs qu'ils ne devaient avoir recours aux lois spéciales de retour en travail qu'en cas d'urgence. Les fonctionnaires n'étaient pas convaincus que le débrayage des employés du service à la clientèle constituait plus qu'un simple désagrément pour les clients.

Une porte-parole de la ministre Raitt a affirmé que celle-ci entend continuer à agir dans le meilleur intérêt des Canadiens, ce qui explique pourquoi le gouvernement a eu recours à une loi spéciale pour assurer le maintien des activités d'Air Canadian et protéger l'économie.

«Nous encourageons les parties à résoudre leur conflit, à retourner au travail et à regagner la confiance du public» a dit Ashley Kelahear.

Mais M. Smith croit que le gouvernement a été aveuglé par son idéologie politique et espère qu'il aura appris les vertus de la patience lorsque se présentera le prochain conflit.

De son côté, le professeur de l'Université de Carleton, Ian Lee, estime que les gouvernements de toutes allégeances ont utilisé, depuis 60 ans, les mesures de retour au travail entreprises lors des conflits de travail à Air Canada et à Poste Canada.

Le Parlement a adopté des lois de retour au travail dans les secteurs du transport et des communications à 32 reprises depuis 1950.

«Depuis le tout début de notre histoire, les gouvernements ont compris que le transport et les communications sont absolument essentiels pour le pays», lance le professeur à la Sprott School of Business.

Il accorde peu de chances aux contestations constitutionnelles lancées la semaine dernière par les pilotes et planifiées par les mécaniciens.

Les travailleurs d'Air Canada jouent avec le feu, selon M. Lee, parce que les interruptions de service pourraient pousser le gouvernement à mettre un terme au protectionnisme pour les transporteurs aériens, comme le suggérait un rapport, en 2008.

M. Lee ajoute qu'Air Canada lutte déjà pour sa survie. En tant que transporteur traditionnel, ses coûts d'opération sont bien plus élevés que son concurrent WestJet (TSX:WJA).

«Le modèle des transporteurs traditionnels s'éteint. Air Canada le comprend, mais lorsque l'on tente de se sortir du modèle traditionnel, il est important de changer de culture.»

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