La Patagonie, territoire au crépuscule

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PATAGONIA
Patagonie, une expo à voir à Paris. (Photo Archives) | Peter Sutherland, VICE

PARIS - Patagonie ou comment, du XVIe siècle à nos jours, ce territoire situé à l'extrême sud du Nouveau Monde a attiré l'Occident, d'abord de manière imaginaire, puis réelle, sans jamais perdre son pouvoir de fascination.

Avec «Patagonie, images du bout du monde» (jusqu'au 13 mai), le Musée du quai Branly, à Paris, offre au visiteur un parcours visuel à la fois érudit et émouvant en forme d'aller-retour, entre Chili et Argentine, fiction et réalité, fantasmagorie occidentale et hommage sépia à ses peuples disparus: Tehuelches et Mapuches de Patagonie, Yaghan (Yamana), Selk'nam (Ona), Alakaloufs de Terre de feu...

Cette exposition, peu étendue mais dense et subtile, s'inscrit dans la prolongation du livre consacré en 1995 par sa commissaire Christine Barthe, responsable scientifique des collections photo du Quai Branly, à la Mission scientifique du Cap Horn (1881-83). Un livre écrit notamment avec l'ethnographe américaine Anne Chapman, spécialiste des peuples de Terre de Feu, morte en 2010 avant d'avoir pu apporter sa voix à l'exposition, qui lui rend donc hommage. Y participe en revanche Peter Mason, historien de l'art spécialiste de la représentation des Amériques, notamment aux XVIe et XVIIe siècles.

Car, dans la foulée de l'imaginaire médiéval qui fantasmait la Terre plate s'enfonçant dans une mer peuplée de monstres, l'Occident d'après la découverte de l'Amérique se fait désormais rêver avec ce qui se passe aux confins et dernières frontières de ces nouveaux territoires...

Soit la Patagonie et la Terre de Feu. Pour la première fois décrits par Antonio Pigafetta, l'un des survivants de l'expédition de Fernand de Magellan et principal chroniqueur du premier tour du monde de l'histoire (1519-1522). Avec lui, puis d'autres explorateurs lui succédant, ce bout du Nouveau Monde se peuple de géants mythiques (Patagons) et de nains, d'Indiens avaleurs de flèches et d'animaux monstrueux...

Ce sont «ces premiers récits qui créent les images», explique Christine Barthe, de ce «territoire très littéraire»: car le nom même de Patagonie — à l'origine longtemps controversée — serait en fait venu d'abord de l'imaginaire, tiré d'un roman de chevalerie de 1512, «Primaléon».

Bientôt l'exposition offre au visiteur un choc visuel, avec un document rarement montré: le journal, manuscrit soigneusement illustré, de l'ingénieur Duplessis au cours d'une nouvelle expédition scientifique française, à la charnière entre XVIIe et XVIIIe siècles, jusqu'au détroit de Magellan. Le récit se fait désormais réaliste et sans préjugés, les aquarelles naïves et belles, objet d'un diaporama, décrivant la faune et la flore de ces terres australes.

Les siècles et expéditions se succèdent, et ces régions fantasmées cèdent la place au réel, et les découvreurs aux colonisateurs, dans la section justement intitulée «Du pays rêvé au territoire conquis».

Jusqu'au XIXe siècle, ici comme ailleurs, l'histoire se répète: succédant à la rencontre, à la curiosité et à l'échange, vient le temps de la collision meurtrière entre peuples autochtones et colons porteurs des intérêts économiques de l'Occident — ici, principalement l'élevage extensif des moutons.

Épidémies et maladies venues d'ailleurs se propagent. Puis, de guerres en massacres, la jeune Argentine, avec la «Conquête du désert», finit par intégrer ces immensités de Patagonie continentale à son territoire: les vingt dernières années du XIXe siècle s'achèvent sur un génocide.

L'extraordinaire fonds photographique de la Mission scientifique du Cap Horn, un des temps forts du parcours, n'en est que plus bouleversant. De ses périples entre 1882 et 1883, l'expédition multidisciplinaire française ramènera des images de rencontres avec les Yamana: visages d'une beauté éblouissante, témoignages d'un mode de vie voué à la disparition, souvenirs d'ethnies à leur crépuscule.

Dernier choc de l'exposition enfin, celui des tirages originaux des photos de cérémonie initiatique, prises en 1923 par Martin Gusinde, prêtre et «ethnographe de l'urgence» qui, au début du XXe siècle, porte témoignage. Initié lui-même, il capture les images, uniques et saisissantes, des corps nus et peints, dans la neige, de l'étrange rituel du Hain (passage à l'âge d'homme chez les Selk'nam), lors d'une de ses dernières manifestations avant l'extinction.

Une fois les hommes disparus, reste la nature. L'exposition s'ouvre et se referme sur des photographies modernes qui rendent bien compte, entre glaciers bleutés et plaines à l'infini, de la beauté rugueuse de ces dernières terres d'avant l'Antarctique. De cette Patagonie allégorie de l'absence, un territoire bien réel où l'imaginaire aurait tout l'espace pour se déchaîner.

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