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Un an après le début du soulèvement en Syrie, Damas a changé de visage

29/02/2012 09:46 EST | Actualisé 30/04/2012 05:12 EDT

DAMAS, Syrie - En près d'un an de soulèvement contre le régime de Bachar el-Assad, Damas a changé de visage. La capitale syrienne est certes épargnée par les violences qui ensanglantent d'autres villes comme Homs, mais elle vit aujourd'hui dans le silence, la tension et la peur.

Les magasins et restaurants y ferment tôt, les Damascènes étant impatients de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit. Car dans cette capitale autrefois considérée comme l'une des plus sûres au monde, la nuit est désormais synonyme de fusillades, de crimes et d'angoisse. Les édifices publics sont tous protégés contre d'éventuelles voitures piégées.

La vie quotidienne redevient difficile dans une ville qui a vécu ces dernières années dans l'optimisme du boom économique. Les coupures de courant, qui durent désormais jusqu'à 12 heures par jour, ont contraint les habitants à acheter des générateurs, qu'on entend bourdonner dans la très commerçante rue Hamra. Le prix des cigarettes, de la viande, des oeufs ou encore du lait a triplé, racontent les habitants, et les entreprises ont commencé à licencier et à baisser les salaires.

Tous les produits d'importation sont désormais difficiles à trouver, ou au triple du prix habituel, en raison des sanctions économiques, disent les Damascènes. Et même les produits locaux ont vu leur prix au moins doubler.

Quant aux pénuries d'énergie, elles sont attribuées au rationnement et aux récentes explosions visant les oléoducs de la région de Homs, la ville du centre du pays qui est depuis un mois le théâtre d'un siège sanglant des forces gouvernementales.

À Damas, la dernière blague qui circule évoque ce quotidien fait de pénuries. Un homme ramène un poulet à la maison pour que sa femme le cuisine, mais elle lui dit qu'elle n'a plus de gaz pour le four. «Et le micro-ondes?», demande-t-il. «Pas d'électricité», répond-t-elle. «Et pourquoi pas le poêle du salon alors?» «Plus de charbon,» dit-elle. À ce moment, le poulet saute hors du sac et hurle: «Vive Bachar el-Assad!».

La dernière visite à Damas de la journaliste Zeina Karam, en poste à Beyrouth, remontait à avril dernier, deux semaines après les premières manifestations dans la ville de Deraa, dans le sud, déclenchées par l'arrestation d'étudiants accusés d'avoir fait des graffitis antigouvernementaux.

À cette époque, Damas, ville acquise au régime, bruissait comme une ruche, entre touristes étrangers et jeunes entrepreneurs riches d'ambitions et de projets. Les banques étrangères, boutiques et cafés aux enseignes internationales, les centres commerciaux à l'occidentale et les hôtels y fleurissaient, dans le contexte de libéralisation économique que connaissait la Syrie depuis que Bachar el-Assad a succédé à son défunt père en 2000, tout en maintenant le pays sous la même chape de plomb au chapitre politique.

Mais le régime était sur les dents. Neuf jours après l'arrivée de Zeina Karam à Damas, l'ordre du ministère de l'Information tombait, lui donnant 45 minutes pour faire ses bagages à toute allure et regagner la frontière.

Depuis, alors qu'une terrible répression s'est abattue sur le pays, Damas n'a pas connu les manifestations de masse, et encore moins les bombardements aveugles dévastant des quartiers entiers ou les affrontements sanglants entre forces gouvernementales et dissidents de l'armée.

La vie semble à peu près normale dans les quartiers résidentiels d'Abou Rummaneh ou Mazzeh, où vivent les élites acquises au régime, ainsi que dans la vieille ville. Mais dans les quartiers populaires, comme Midan, Barzeh et Kfar Souseh, où dominent les sunnites, fer de lance de la révolte, on assiste fréquemment à des «manifestations-éclair» contre le régime: un groupe de quelques dizaines de personnes surgit tout à coup et occupe une rue, scandant des slogans hostiles au régime et brandissant des banderoles, puis se disperse rapidement avant que les forces de sécurité ne puissent intervenir. Les militants filment ces manifestations et mettent les images en ligne.

On y entend également parfois des rafales de tirs nourris: forces de sécurité tirant sur les manifestants, mais également de manifestants ouvrant le feu sur la police, selon les informations officielles. Lundi, les forces de sécurité seraient intervenues à Kfar Souseh pour y disperser les participants à des funérailles transformées en manifestation contre le régime.

La sécurité est désormais renforcée autour des bâtiments publics, défendus par d'épais mur de béton contre les explosions et des points de contrôle où l'identité des conducteurs de véhicules est contrôlée. Damas a connu trois attentats-suicide. En décembre, un double attentat visant deux agences de renseignement a fait 44 morts. Et le 6 janvier, 26 personnes ont été tuées et des dizaines d'autres blessées dans un attentat à un carrefour dans le quartier de Midan.

Le régime voit dans ces attentats la preuve qu'il est pris pour cible par des «terroristes». L'opposition accuse les forces gouvernementales de les avoir orchestrés pour en faire porter la responsabilité aux opposants au régime.

Les Damascènes évoquent une recrudescence de la criminalité dans une ville où l'omniprésence et la dureté des forces de sécurité l'avaient longtemps jugulée. Des histoires circulent, chacun évoquant des amis d'amis victimes de braqueurs armés chez eux ou à bord de leur voiture. Des histoires difficiles à confirmer, mais qui témoignent d'une inquiétude généralisée.

Mais pour les gens comme Mohammad al-Ali, étudiant en génie civil de 22 ans, ces difficultés ne sont rien comparativement à ce qui pourrait se passer si la Syrie s'enfonçait dans la guerre civile. «Nous avons vu des échantillons de ce que la démocratie américaine a apporté à l'Irak et à la Libye. Ces pays ont été détruits», dit-il. «Nous ne voulons pas de cela ici.»

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