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Allégations d'ingérence étrangère: Ottawa et les écologistes à couteaux tirés

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SPLASH EATON
Nicole Eaton a mis sur pied un comité d'enquête sénatorial pour examiner l'ingérence des fondations étrangères dans les affaires internes du Canada. | Getty/Courtoisie

OTTAWA — Une sénatrice du Parti conservateur a promis mardi des «révélations choc» au sujet des groupes environnementaux canadiens, faisant grimper la tension d'un cran entre ceux-ci et le gouvernement fédéral.

Nicole Eaton - celle-là même qui voulait remplacer le castor par l'ours polaire comme emblème du Canada - a mis sur pied un comité d'enquête sénatorial pour examiner l'ingérence des fondations étrangères dans les affaires internes du Canada. «Il y a de la manipulation politique, du trafic d'influence et des millions de dollars qui franchissent la frontière sous forme de dons à des organismes de bienfaisance», a-t-elle expliqué.

Pour les écologistes, cette manœuvre confirme qu'une guerre ouverte est désormais en cours. Le Parti conservateur dénigre les ONG et menace de les priver de certains avantages fiscaux dans le but de les réduire au silence.

Mme Eaton a affirmé mardi que de richissimes fondations américaines investissent au Canada dans le but d'y exercer une influence politique. Citant la blogueuse Vivian Krause, elle a soutenu que ces fondations auraient versé plus de 300 millions de dollars à des ONG canadiennes depuis 2000.

À cet effet, Valerie Langer, une membre fondatrice de l'organisme ForestEthics, établi à Vancouver, minimise l'importance de la somme. Elle souligne que les dons ont été répartis entre d'innombrables organisations, œuvrant d'un océan à l'autre, sur plus d'une décennie.

«Si vous faites le calcul, vous verrez que 300 millions de dollars est une somme tout à fait dérisoire par rapport au capital étranger investi au Canada, ces deux dernières années, pour influencer les décisions en matière de ressources naturelles.»

Mme Langer qualifie la sénatrice de «théoricienne de la conspiration au caractère alarmiste», et soutient que la politique canadienne est largement influencée par des multinationales américaines, françaises, chinoises et britanniques. «D'ailleurs, un des lobbyistes les plus influents, en ce moment, est le Parti communiste chinois. S'il faut protéger notre souveraineté et nos ressources naturelles, alors le Parti communiste se classe certainement parmi ces “prédateurs” qu'il faut surveiller.»

De l'intimidation au service des corporations

Bruce Cox, directeur adjoint de Greenpeace Canada, croit que l'enquête du Sénat ne fera qu'alimenter la méfiance envers des gens honnêtes. «Il s'agit d'une tentative d'intimidation. La politique gouvernementale est de plus en plus dictée par les grandes corporations. C'est vraiment frustrant !»

La sénatrice Eaton avait accepté de s'entretenir avec le HuffingtonPost Canada dans la journée de mardi, mais elle a annulé brusquement son rendez-vous et il a été impossible de la rejoindre.

Pour sa part, le ministre de l'Environnement Peter Kent a évoqué l'inquiétude grandissante du gouvernement fédéral envers les ONG. «La mission de certaines organisations n'est pas tout à fait claire. Leur financement pourrait venir de compétiteurs qui utilisent l'environnement comme un moyen de parvenir à leurs fins. Il s'agirait d'une forme de protectionnisme déguisé», a-t-il affirmé la semaine dernière en entrevue.

M. Kent s'est bien gardé de nommer l'un ou l'autre de ces «compétiteurs étrangers», se limitant à dire que le financement anonyme des groupes écologistes pourrait nuire aux intérêts économiques du Canada. «Nous avons de la difficulté à retracer l'origine des fonds qui entrent au pays. Nous ne savons pas qui sont les donateurs.»

Pourtant, l'Agence du revenu du Canada n'exige pas que les sources de dons étrangers soient divulguées. Selon John Bennett, directeur du Sierra Club du Canada, le gouvernement fédéral n'aurait aucune difficulté à modifier le règlement s'il souhaitait obtenir les détails des transactions. « Pas besoin d'adopter une nouvelle loi, ni d'avoir des sénateurs qui s'affairent dans de multiples comités », a-t-il dit.

Les écologistes sont sur la sellette depuis qu'ils ont encouragé le public à participer aux audiences du projet de pipeline Northern Gateway: 4000 personnes ont demandé à être entendues, ce qui ralentira grandement le processus d'évaluation. M. Bennett partage donc l'avis de ses collègues : «Les conservateurs veulent punir notre engagement démocratique et saboter nos campagnes de financement.»

«Accepter des dons en provenance des États-Unis ne nous rend pas moins canadiens », a-t-il déploré. «Le Sierra Club est une organisation indépendante. Aucun donateur n'a jamais exigé quelque faveur que ce soit. En réalité, nous établissons nos objectifs annuels avant de recueillir des dons. Nous essayons même d'influencer les fondations, c'est donc tout le contraire de ce qui est allégué.»

Une vieille tradition

La vivacité des fondations américaines découle d'une culture philanthropique fortement développée chez nous voisins du Sud, ainsi que d'un environnement législatif qui facilite leur mise sur pied. M. Bennett rappelle que ces fondations ont souvent influencé l'opinion publique canadienne dans le passé. En 1991, elles ont fait la promotion de l'Accord Canada-États-Unis sur la qualité de l'air. Plus récemment, elles ont financé la campagne qui a mené à l'adoption de nouvelles règles en matière de consommation des véhicules automobiles. Les conservateurs étaient au pouvoir en ces deux occasions.

Mais le ministre Peter Kent n'est pas rassuré pour autant. Celui-ci a suggéré la semaine dernière que des «événements très néfastes» étaient en train de se produire. «Penser que des comités d'action politique s'ingèrent dans les débats sociaux canadiens m'horripile», a-t-il dit. «Nous savons à quel point ces comités ont corrompu le système politique américain. L'anonymat dans lequel leurs fonds sont recueillis et dépensés est absolument odieux.»

Règle générale, les comités d'action politique ont pour but de soutenir les campagnes électorales des politiciens américains – quoique le trafic d'influence et les nominations partisanes ne sont jamais bien loin.

Or aucun écologiste, parmi ceux interrogés par le Huffington Post Canada, n'était au courant de dons versés par de tels comités.
«De quoi parle-t-il ?», s'interroge John Bennett. «J'ai l'impression qu'il a sorti cette histoire d'un chapeau dans le seul but de nuire à la crédibilité de notre mouvement. Il devrait avoir honte.»

La chef du Parti vert Elizabeth May ne comprend pas non plus à quoi M. Kent fait référence. «Je n'ai jamais entendu une histoire pareille.»

Mme May est convaincue que le public saura reconnaître l'absurdité des allégations du gouvernement. «Les Canadiens qui donnent de l'argent pour protéger la Grande barrière de corail ou la forêt amazonienne sont considérés comme altruistes. Dans ce contexte, je ne vois pas pourquoi les Américains qui investissent pour protéger nos grands espaces seraient suspects.»

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