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Lavalin avait embauché le mari de l'ambassadrice du Canada en Libye

23/02/2012 06:34 EST | Actualisé 24/04/2012 05:12 EDT

MONTRÉAL - Le mari de l'ambassadrice canadienne en Libye aurait été embauché par SNC-Lavalin pour diriger une unité d'ingénierie chargée de réaliser des projets développés conjointement par la firme d'ingénierie et la famille Kadhafi, a rapporté Radio-Canada jeudi.

Cette situation a poussé le ministre des Affaires étrangères John Baird à ordonner un examen de la situation le mois dernier afin de déterminer si l'affaire donne lieu à un conflit d'intérêts. Le ministre a aussi demandé un examen des politiques canadiennes pour les compagnies qui font des affaires avec des armées étrangères.

Selon un document obtenu par le réseau anglais CBC, Edis Zagorac, mari de l'ambassadrice Sandra McCardell, a été engagé pour diriger une unité d'ingénierie civile et militaire appartenant à 60 pour cent à SNC-Lavalin et à 40 pour cent au Corps des ingénieurs de Libye, basé dans la capitale, Tripoli.

Le document en question, une présentation PowerPoint datant de juin 2010, indique que l'unité allait travailler à la construction d'une prison à Gharyan, au sud de Tripoli. Le projet, évalué à 271 millions $ avait soulevé des critiques étant donné la piètre réputation de la Libye en matière de traitement des détenus.

Des projets de construction d'autoroute, d'usine de traitement des eaux, de centrale électrique et d'académie militaire étaient également dans la ligne de mire de l'unité conjointe dirigée par Edis Zagorac.

Ces projets s'inscrivaient dans la foulée de contrats de plusieurs milliards de dollars dérochés par l'ex-vice-président directeur de la division construction de SNC-Lavalin, Riadh Ben Aïssa.

M. Ben Aïssa, qui est connu pour avoir des liens étroits avec deux des fils du dictateur déchu Mouammar Kadhafi, ne s'était pas contenté de recruter M. Zagorac. Il a aussi recruté un ex-ambassadeur canadien en Tunisie, Bruno Picard, qui venait de prendre sa retraite. Ce dernier est devenu chef du développement des affaires. MM. Picard et Zagorac demeurent tous deux employés de SNC-Lavalin.

Lorsqu'on lui demande si l'ambassadrice McCardell a déclaré les liens de son mari avec SNC-Lavalin, un porte-parole du ministre Baird, Joseph Lavoie, répond qu'elle a «dûment demandé conseil» au département du ministère chargé de faire respecter le Code de valeurs et d'éthique de la fonction publique.

M. Lavoie ajoute cependant que le ministre Baird n'a été mis au courant de la situation que le 18 janvier. C'est à ce moment qu'il a ordonné des examens de la situation, dit-il.

La leader parlementaire adjointe de l'opposition officielle, la députée néo-démocrate et ancienne diplomate Hélène Laverdière, se dit étonnée par les révélations et parle d'un manque de jugement de la part de l'ambassadrice. «Nous sommes tenus, les diplomates, à éviter les conflits d'intérêts, mais aussi les apparences de conflits d'intérêts», dit-elle.

Des diplomates actifs et retraités consultés par CBC soutiennent que les ambassadeurs doivent déclarer des conflits d'intérêts potentiels, qu'ils soient d'ordre personnel ou familial, mais que le ministère a la responsabilité de s'assurer que cela ne favorise pas, ou n'ait pas l'air de favoriser, des intérêts commerciaux particuliers.

Le prédécesseur de Mme McCardell à l'ambassade canadienne en Libye, Haig Sarafian, a refusé de discuter du cas de sa collègue. D'une manière plus générale, il déclare cependant : « Si l'époux d'un ambassadeur est partenaire d'un magasin de chocolat, ce n'est pas la fin du monde. Mais s'il a un intérêt financier dans une compagnie de construction qui cherche à obtenir des contrats d'envergure, ce serait différent ».

«Je serais inquiet», soutient pour sa part Larry Lederman, un ancien chef du protocole au ministère des Affaires étrangères. «C'est la perception qui est importante et, comme vous le savez, les perceptions contribuent à convaincre les gens de choses qui se produisent sans qu'elles ne soient nécessairement vraies. C'est un cas très délicat», souligne-t-il.

SNC-Lavalin a annoncé il y a deux semaines que M. Ben Aïssa ne travaillait plus pour elle. Le principal intéressé assure qu'il a démissionné de son propre chef. La firme a aussi annoncé le départ du vice-président aux finances de la division construction, Stéphane Roy.

«Des questions concernant la conduite d'employés de SNC-Lavalin ont récemment alimenté l'opinion publique. SNC-Lavalin réitère que tous ses employés doivent respecter son Code de déontologie et de conduite dans les affaires», avait indiqué la firme d'ingénierie dans un communiqué laconique.

Stéphane Roy est l'homme qui a embauché en juillet 2011 Cynthia Vanier, accusée au Mexique d'avoir participé à un complot visant à faire entrer Saadi Kadhafi, l'un des fils du défunt dictateur libyen, et sa famille sous de faux noms et avec de faux papiers mexicains.

Mme Vanier, deux Mexicains et un Danois sont accusés de tentative de trafic de personnes sans papier, d'implication dans le crime organisé et de falsification de documents officiels relativement à cette affaire.

À la fin du mois de janvier, une porte-parole de SNC-Lavalin, Leslie Quinton, avait affirmé que SNC-Lavalin n'avait plus eu de lien avec Mme Vanier depuis son embauche à l'été 2011, pour une mission d'observation en Libye.

CBC a cependant révélé une semaine plus tard que Stéphane Roy était au Mexique le 11 novembre dernier, soit le lendemain de l'arrestation de Cynthia Vanier, et qu'il y a rencontré une de ses acolytes, Gabriela Davila Huerta.

C'est lors de cette rencontre que les forces de l'ordre mexicaines sont venues arrêter Gabriela Davila Huerta, qui fait maintenant face aux mêmes accusations que Cynthia Vanier.

M. Roy n'a pas été arrêté, mais un adjoint du procureur général du Mexique a déclaré aux médias mexicains au début du mois qu'il était considéré comme un suspect dans cette affaire. (Radio-Canada)

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