NOUVELLES

Procès Shafia: le juge donne ses instructions aux jurés

27/01/2012 02:55 EST | Actualisé 28/03/2012 05:12 EDT
AP

KINGSTON, Ont. - Le sort d'une famille qui aurait, selon la Couronne, décidé de laver son honneur en jetant les corps de trois soeurs rebelles et d'une épouse indésirable dans une écluse est maintenant entre les mains du jury.

Sept femmes et cinq hommes ont entendu au palais de justice de Kingston, en Ontario, 58 témoins et pris connaissance de 165 éléments de preuve pendant les 10 semaines qu'a duré le procès de trois membres d'une famille montréalaise d'origine afghane, les Shafia.

Le jury doit maintenant décider si les quatre victimes sont mortes dans un accident, ou si trois membres de la famille ont poussé la voiture où se trouvaient les quatre victimes dans une écluse au milieu de la nuit, tentant maladroitement de faire croire à un accident.

Il s'agit d'une tâche monumentale. Le jury devra maintenant éplucher les témoignages et versions des accusés, des piles de preuves et des mois d'audiences — le tout rendu encore plus opaque par un voile culturel qui, selon la Couronne, permet de croire à un «crime d'honneur».

Les corps des trois soeurs Shafia — Zainab, âgée de 19 ans, Sahar, âgée de 17 ans, et Geeti, âgée de 13 ans — et celui de la première femme de leur père dans un mariage polygame — Rona Amir Mohammad, âgée de 52 ans — ont été retrouvés le 30 juin 2009 dans une Nissan noire submergée dans une écluse du canal Rideau à Kingston, en Ontario.

Les soupçons des policiers se sont portés dès le début sur d'autres membres de la famille, menant à des accusations de meurtre prémédité le 22 juillet 2009 contre Mohammad Shafia, âgé de 58 ans, sa deuxième femme, Tooba Yahya, âgée de 42 ans, et leur fils Hamed, âgé de 21 ans. Tous trois ont plaidé non coupable.

Les relations étaient tendues depuis un moment au sein de cette famille canado-afghane bien nantie, affirme la Couronne, qui a dépeint un clan dirigé d'une poigne de fer par Mohammad Shafia ou, en son absence, par son fils Hamed. La famille nie qu'Hamed ait joué un tel rôle et son père s'est présenté lors du procès comme un homme aimant, permissif et même tolérant.

Mais quand Zainab a entrepris une relation amoureuse avec un jeune Pakistanais, son père aurait éclaté de colère. La jeune femme s'est enfuie de chez elle mais est revenue quand on lui a promis qu'elle pourrait marier son petit ami — un mariage que la famille l'a poussée à annuler dès le lendemain. Mais, soutient la Couronne, il était trop tard et les dommages étaient faits: Zainab échappait maintenant au contrôle de la famille, notamment en matière de sexualité.

Des proches ont raconté, lors du procès, que Mohammad Shafia avait exprimé le désir de tuer Zainab. L'accusé a plutôt affirmé avoir pardonné à sa fille, l'avoir embrassée sur la tête et même lui avoir remis 100 $.

La jeune Sahar aussi avait commencé à fréquenter des garçons, même si elle tentait de le cacher à ses parents, et elle portait des vêtements jugés inappropriés par sa famille — une photo d'elle portant une mini-jupe et étreignant son petit ami a été présentée au tribunal. Elle avait prévu s'enfuir de chez elle et avait déclaré à la tante de son amoureux chrétien, deux mois avant sa mort, qu'elle n'était «pas mieux que morte» si ses parents découvraient sa relation.

De nombreux enseignants, policiers, travailleurs sociaux et autres ont témoigné, lors du procès, que les adolescentes Sahar et Geeti cherchaient désespérément à quitter le foyer tant elles craignaient leur père. La famille affirme qu'elles avaient tout inventé pour obtenir un peu d'attention à l'école.

Rona: «cousine» et «servante»

Rona était la première femme de Shafia, mais étant incapable d'avoir des enfants, son statut au sein du foyer a commencé à glisser dès l'arrivée d'une plus jeune, Tooba Yahya, au sein de cette union polygame. Quand la famille s'est installée au Canada, Rona a été présentée comme une cousine, et une demande de visa laissait entendre qu'elle serait une aide domestique, selon les témoignages entendus lors du procès.

La famille affirme que Rona était heureuse et qu'elle s'entendait comme une soeur avec Yahya. Mais le journal intime de la femme raconte une histoire différente: elle écrit qu'on ne lui laissait rien faire et qu'elle passait donc ses journées à l'extérieur, pleurant ou appelant des proches depuis des cabines téléphoniques.

Shafia la battait et «rendait sa vie infernale», a-t-elle écrit. Yahya lui avait confisqué son passeport et lui disait que sa vie était «entre (ses) mains», ajoute-t-elle. «Tu n'es pas sa femme, tu es ma servante», lui aurait lancé Yahya un jour. Rona aurait confié à un proche craindre pour sa vie.

La situation familiale a atteint son point d'ébullition lors du bref mariage de Zainab en mai 2009, affirme la Couronne, et le complot pour éliminer les quatre femmes a commencé à se concrétiser. Ayant décidé de tuer Zainab, poursuit la Couronne, la famille aurait décidé d'ajouter Sahar, qui avait caché des condoms dans sa chambre. Yahya a témoigné que les condoms n'ont été retrouvés qu'après sa mort.

Le sort de Geeti était aussi scellé, selon la Couronne: si elle était aussi difficile à contrôler à 13 ans, elle ne deviendrait que plus rebelle en vieillissant. Et puisqu'on ne pourrait pas compter sur elle pour protéger les secrets de la famille, a dit la Couronne au jury, elle devait être éliminée.

Pourquoi tuer Rona ?

Et Rona? Tout d'abord, elle aurait refusé de garder le silence après la mort de ses trois filles adorées — surtout Sahar, qu'elle avait élevée comme sa propre fille. La Couronne affirme aussi qu'elle était devenue «totalement jetable» aux yeux du clan Shafia.

La défense rétorque qu'absolument rien ne justifiait le meurtre des trois filles ou de Rona. La plupart des plaintes formulées aux autorités ou à leurs proches, ont dit les avocats, n'étaient rien d'autre que les agissements d'adolescentes rebelles typiques qui cherchaient à obtenir plus de liberté.

Hamed aurait montré à son père des photos de Sahar avec son petit ami, provoquant la colère de Mohammad Shafia, mais la famille affirme que ces photos n'ont été retrouvées qu'après les décès. Néanmoins, quelques jours avant les arrestations du 22 juillet, la police a secrètement enregistré Shafia au moment où il traitait ses filles décédées de «putains» et de «traîtresses».

«Ça me console chaque fois que je vois ces photos, peut-on entendre Shafia déclarer. Je me dis: 'Est-ce qu'elles reviendraient à la vie 100 fois, pour que tu sois obligé de refaire la même chose?'. Voilà à quel point j'ai été blessé. Tooba, elles nous ont complètement trahis. Elles nous ont manqué de respect. Il ne pourrait y avoir de trahison ou d'affront pires que cela (...) Même s'ils me pendent, rien ne m'est plus précieux que mon honneur.»

Shafia a témoigné que par «refaire la même chose», il entendait donner à ses filles de bons conseils et leur interdire d'avoir des petits amis tant qu'elles n'auraient pas complété leur éducation.

Une recherche incriminante

À compter du 6 juin, l'ordinateur portable de la famille a été utilisé pour réaliser plusieurs recherches concernant des plans d'eau, et des photos et des cartes de ces secteurs. Le 15 juin, une des cartes visionnée était celle des écluses de Kingston Mills, où les quatre membres de la famille ont été retrouvés morts deux semaines plus tard.

Puis, le 20 juin, quelqu'un a utilisé l'ordinateur pour chercher «où commettre un meurtre». Deux jours plus tard, Shafia a acheté une Nissan noire usagée pour 5000 $. Quand les Shafia sont partis en vacances le lendemain, les 10 membres de la famille se sont entassés dans la Nissan et dans leur VUS Lexus, laissant leur fourgonnette à la maison — la Couronne explique que la fourgonnette aurait été trop grande pour entrer dans l'écluse.

Le 27 juin, le téléphone cellulaire d'Hamed se trouvait à proximité de Kingston Mills. Rejetant l'explication du père Shafia, la Couronne prétend que lui et son fils étaient venus en mission d'exploration. Le 29 juin, la famille quitte Niagara Falls à destination de Montréal à 20 h — selon la Couronne, pour s'assurer de traverser Kingston en pleine nuit.

Les Shafia se sont arrêtés dans un motel de Kingston vers 2 h, et il n'a jamais été expliqué pourquoi ils ont seulement demandé des chambres pour six personnes. Peu après, affirment les accusés, Zainab a demandé les clés de la Nissan à ses parents pour aller y récupérer des vêtements, et ils ne l'ont plus revue ensuite. Même si elle n'avait pas de permis de conduire, disent-ils, elle a probablement pris la voiture avec les trois autres, qui ont ensuite toutes été victimes d'un accident tragique.

C'est l'histoire qu'ont racontée aux policiers Shafia, Yahya et Hamed le lendemain quand ils ont signalé la disparition des quatre femmes. Ils l'ont répétée au moment de leur arrestation.

La Couronne prétend plutôt que les quatre femmes ne se sont jamais rendues jusqu'au motel. Shafia et Hamed auraient déposé les autres enfants au motel avant de revenir à l'écluse de Kingston Mills, où Yahya attendait dans la voiture avec les quatre autres femmes. La Couronne croit que les quatre victimes étaient déjà mortes au moment où elles ont été poussées dans l'écluse, mais aucune preuve en ce sens n'a été présentée au tribunal.

Les quatre femmes sont mortes noyées, a témoigné un pathologiste, mais il a été incapable de déterminer si la noyade est survenue dans la voiture. Des ecchymoses ont été retrouvées sur le dessus des têtes de Rona, Zainab et Geeti.

Selon la Couronne, les complices avaient prévu de laisser la Nissan glisser dans le canal, mais la voiture s'est coincée sur le rebord de l'écluse. La Lexus aurait alors été utilisée pour la pousser, expliquant les dommages constatés sur le devant, et sur l'arrière de l'autre voiture.

La défense affirme que ce scénario n'est pas du tout plausible. Rien ne prouve, selon elle, que les quatre femmes ont docilement accepté d'être noyées une après l'autre, et en plus, le temps aurait manqué pour une telle séquence d'événements.

Autant les avocats de la défense que ceux de la Couronne ont demandé au jury de tirer les conclusions logiques qui découlent des preuves déposées, même si leurs versions respectives de ce qui s'est passé sont complètement différentes. La Couronne a déposé des piles de preuves, mais les Shafia avaient réponse à pratiquement tout, présentant des explications banales ou affirmant que les preuves sont tout simplement erronées.

Ce sera maintenant au jury de trancher.